UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Histoire - Les vieux métiers de la forêt


Les forêts du Val d’Amour ont toujours été sources de bois d’œuvre et de chauffage pour l’habitat local, fournissant l’énergie nécessaire aux exploitations artisanales ou industrielles (poteries, tuileries, verrerie de La Vieille Loye et saline de Salins, puis saline d’Arc-et-Senans). Le charbon de bois, produit en Forêt de Chaux pour les forges de Fraisans, et dans les bois de Souvans, Vaudrey et Chamblay pour les forges de Baudin, est le seul combustible utilisable jusqu’à la fin du XIXème siècle.
 
Aussi, pour faire face à ces énormes besoins, des générations d’ouvriers forestiers se sont succédées sous les frondaisons, se déplaçant avec leur famille d’une coupe à l’autre. L’âge d’or de l’exploitation des forêts du Val d’Amour se situe entre 1850 et 1870 (jusqu’à 600 âmes en Forêt de Chaux). L’habitat traditionnel de ce peuple sylvestre qui naît (70 naissances en Forêt de Chaux en 1762), vit, travaille et meurt en forêt, est une baraque de rondins, aux interstices remplis par du gazon ou de la mousse et au toit recouvert de paille de seigle ou de bardeaux de chêne.
 
L’exploitation forestière est supervisée par le commis des bois, tel Joseph Lamarche (1755-1810), ancêtre de Marcel Aymé. C’est une sorte de régisseur, demeurant lui-même en forêt, pour le compte du propriétaire ou de l’adjudicataire de la coupe, sous l’œil attentif du garde forestier.
 
De novembre à mai, en raison de la chute des feuilles et de l'arrêt de la sève, les bûcherons et les coupeurs utilisent la cognée pour abattre les arbres à fleur de terre.
Les voituriers, dirigeant des attelages de bœufs puissants (notamment ceux du village d’Écleux), assurent le débardage des lourdes grumes jusqu’au chemin carrossable à l’aide du triqueballe. Ils les acheminent vers les scieries locales (bois d’œuvre pour habitations). Ils assument également le transport des bois de Marine ou d’Artillerie, – issus, entre autres, des bois de Villers-Farlay (1820/1830) – sous la surveillance des charpentiers de Marine, jusqu’aux ports de flottage de la Loue (Cramans, Chamblay ou Parcey). Ils travaillent aussi pour le compte de nombreux marchands de bois du Val d’Amour, tels les Brochet, Cantaux, Debrand, Chazerans ou Lamy, qui fournissent Lyon et le sud de la France en produits ligneux.
 
Les leveurs d’écorce prélèvent l’écorce en longues bandes (1,33 m) réunies en fagots (18 kg) pour alimenter les moulins à écorce, telle l’usine Rosier de Dole, afin d’obtenir le tan pour les besoins de l’industrie du cuir.
Le fendeur et le maître fendeur, de véritables spécialistes, utilisent un atelier ou chevalet à fendre, un coutre et un coin. Le hêtre et le chêne qui se fendent mieux que l'orme ou l'érable, permettent de réaliser les rames pour les galères, les gouvernails, les chevilles des vaisseaux (gournables), les merrains pour la fabrication des tonneaux, les échalas pour la vigne et les lattes pour la tuile et l'ardoise. Certains bois courbes et durs sont destinés au charronnage. Les déchets issus de l’ébranchage réalisé à la serpe, sont réunis en fagots : les bourrées. Rien ne se perd à l’époque, on vend les copeaux d’abattage (les bûchailles) et le petit bois (la ramille). Après l’abattage, les petites grumes sont débitées à la scie et l’on empile le bois, rangé en long selon la mesure du lieu, en moules (1,77 m3) pour l’affouage, et en cordes charbonnières (3,85 m3) en vue de la carbonisation du bois.
 
La fabrication du charbon de bois nécessite une place dégagée et de niveau (5 à 6 m de diamètre). Autour d’un mât central, le dresseur dispose la charbonnette (bois de 66 cm de long, charme, hêtre, chêne), debout, légèrement inclinée, en étages superposés, afin d’obtenir une meule de forme hémisphérique. Celle-ci, recouverte de feuilles puis d’une couche de terre légère et friable (le fraisil), prend dès lors le nom de fourneau. Le maître charbonnier retire alors la perche centrale et enflamme la masse en jetant dans la cheminée du petit bois sec en alternance avec des braises. Le feu se propage lentement dans le fourneau. L'air circulant difficilement, le bois, au lieu de se consumer, va se transformer en charbon. Le charbonnier ne peut plus quitter le fourneau lorsqu’il est en feu, car il doit en régler la combustion. Des claies, tentent de limiter l’effet des rafales de vent, afin d’éviter l’explosion possible à la suite d’une progression trop rapide du feu. Durant la cuisson, le fourneau s'affaisse peu à peu, aussi la moindre fissure est colmatée pour éviter l'embrasement général. S'il fait trop sec, il faut arroser le fourneau et, s'il pleut fort, le feu marche trop vite. Il faut donc une surveillance constante, y compris la nuit, car plusieurs fourneaux sont menés de front, à des étapes de cuisson différentes. Dans ce monde particulièrement viril et patriarcal, il est intéressant de souligner la présence de charbonnières, telles les veuves Guyon et Sylvestre. Au bout de 7 à 8 jours, la carbonisation étant achevée, le charbonnier laisse le tout en repos 48 heures. Puis, il écarte délicatement le fraisil pour ne pas créer d’appel d’air, et retire ensuite le charbon, généralement la nuit pour apercevoir les braises résiduelles. Après refroidissement, le charbon de bois est conditionné (1 m3 de bois donne 70 kg de charbon de bois).
 
Les vanniers réalisent, entre autres, les paniers destinés au transport du charbon de bois, les rasses (100 litres), à l’usage des particuliers, et les vans (274 litres) pour les besoins des forges. Les vanniers, comme les sabotiers et maîtres, particulièrement présents dans le bois de Souvans, peuplé de bouleaux et trembles – sont les plus humbles dans la hiérarchie ouvrière du peuple des forêts.
 
Depuis le XVIIIème siècle, chaque saison, des scieurs de long viennent exercer leur art dans les bois et forêts du Val d’Amour. La pièce de bois, écorcée, mise à la bonne longueur avec le passe-partout (une scie longue de plusieurs mètres), est ensuite hissée sur une sorte de chevalet surélevé (la chèvre). L'outil utilisé est la scie à cadre. Toute la difficulté réside dans le fait de maintenir la lame tendue pendant le sciage. Les hommes travaillent par paire, chacun ayant sa spécialité. Le chevrier, au dessus de la bille de bois, et le renard, au sol, tirent la scie dans un mouvement interminable de va-et-vient. Lorsque chaque planche est débitée dans la première moitié de l'arbre, les scieurs de long font faire un demi-tour à la pièce de bois. Il faut 12 heures pour débiter 20 planches de chêne (2 m de long et 16 mm d'épaisseur). La mécanisation du sciage, apparue dès le XIIIème siècle, est peu utilisée car les hommes peuvent accéder aux coupes, quelles que soient les conditions climatiques, avec un outillage léger et de faible coût.
Le métiers des équarrisseurs consiste à corroyer (dégrossir) le bois avec la doloire, une hache à manche court et large tranchant, afin de l'équarrir, c'est-à-dire de le dresser à l’équerre pour obtenir des poutres. La Marine (de même que l’Artillerie) a fréquemment utilisé les services des équarrisseurs et des scieurs de long, tous originaires d’Auvergne.
 
Certains ont fait souche dans le Val d’Amour, tels les Genestier, Duret, Chassagnole, Rodary ou Ribbe. Plus tard, les marchands de bois auront encore recours à ces Auvergnats pour le façonnage des traverses de chemin de fer, pour la Compagnie du PLM, ainsi que pour la réalisation des étais de mine à destination de Saint-Étienne, et cela jusqu’au début du XXème siècle.
 
Les cendriers, dont la profession a disparu des registres paroissiaux du Val d’Amour, produisaient alors la cendre de fougère, l’équivalent de l’actuelle potasse, servant de fondant pour la verrerie de La Vieille Loye.
Bien d’autres professions apparaissent également, dans une moindre proportion, dans les bois de Souvans (1728) et dans le bois de Chamblay (1753) : soucheteur, maître tailleur en forêt, tourneur de bois, fendeur de merrains, maître tourneur sabotier, peslier, grolier, commis fasseur, fabricant de pessaux, maître faiseur de tables d’écoliers et maître establier.


Jean Claude Charnoz
Canard n° 77, hiver 2005