|
|
|
Le
petit réfugié et les canetons |
1947 : l’été était chaudement installé
dans le Val d’Amour.
Des petits Parisiens, des banlieusards, des enfants des
villes, avaient été confiés par leurs parents à des
familles d’agriculteurs, afin qu’ils se refassent une
santé et qu’ils retrouvent des joues roses et rondes. En
contrepartie, ils assuraient de menus travaux. Il
arrivât qu’ils fussent exploités, quoique rarement, car
les gens d’ici étaient sincèrement apitoyés de la mine
blafarde de ces petits citadins.
Les uns n’avaient jamais vu de vaches ; les autres
confondaient, dans les champs, betteraves et maïs.
Celui que mes parents hébergeaient se prénommait
Bernard. Il habitait Sevran dans la banlieue parisienne.
Son père travaillait dans une usine de production de
pièces détachées de camions.
La bonne volonté ne lui manquait pas, mais ce bon sens,
que l’on dit paysan, lui faisait souvent défaut.
Un bel après-midi de juin, transpirant à grosses gouttes
alors qu’il mettait le foin en erreux, mon père
s’étonnait qu’il ait gardé sa veste :
« pourquoi tu n’enlèves pas ta veste, tu aurais moins
chaud !
- je n’ai rien trouvé pour la suspendre.
Effectivement, le grand pré manquait cruellement de
portemanteau !
Un jour, Bernard était resté à la maison avec ma
grand-mère, pendant que nous étions partis en famille
sarcler un champ de maïs au « Panguille-le-Loup ».
Soudain nous le voyons arriver par le petit chemin
marchant à grands pas rapides comme savent si bien le
faire les Parisiens. Il est tant essoufflé qu’il
n’arrive pas à exprimer ce qui l’amène :
- ya … ya … ya…
- ya quoi ?
- ya les … les … les …
- quoi, la grand-mère est tombée ?
- non, les ca … ca … ca …
- les ca … ca … quoi … quoi …
A ce moment-là tout le monde s’était mis à bégayer.
- Les canards sont tombés dans le pu … pu … pu …
- P… !
- non pas p…, purin !
- les canards sont tombés dans le purin ?
- oui et ils vont se noi … noi … noyer !
Ouf ! ce n’était pas très grave, les canards, comme
chacun sait, sont de bons nageurs ! Après un bon bain
dans l’eau claire, les canetons tout propres
rejoignirent leur mère.
|