UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Patrimoine - Les voies romaines en val d'amour

Nous sillonnons nos routes sans nous poser beaucoup la question de savoir à quand elles remontent et quelle est leur histoire. Et pourtant les hommes n’ont pas attendu les routes goudronnées pour circuler. On sait que les Romains ont réussi des prouesses et que des voies passaient par notre Val d’Amour. Mais comment ? La question est difficile, car les traces s’effacent et les documents sont rares. Néanmoins nous pensons pouvoir en donner une idée grâce aux recherches de quelques passionnés d’histoire.
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AVANT LES ROMAINS. A l’âge du bronze (- 2000 ans) et du fer (-1000 ans), Salins nous rappelle l’importance du sel et de sa circulation. Les fouilles récentes sur le tracé de la A39 (Choisey, Parcey) ont montré une présence humaine à ces époques. Des peuplades celtes et gauloises vivaient donc depuis longtemps sur nos territoires qui ne constituaient pas une véritable nation. Des voies de communication existaient, mais de façon embryonnaire et très disparate. Chaque peuplade locale vivait souvent en autarcie, sans besoin réel de déplacement sur de longues distances. La maintenance de ces voies manquait de régularité et elles n’étaient pas praticables en permanence. Reste que la conquête de la Gaule fut grandement facilitée par l’ensemble des chemins reliant les cités gauloises. Ils furent romanisés et combinés aux voies nouvelles.

L’APPORT DES ROMAINS. Par l’expansion des voies de communication, les Romains ont réalisé l’unité de la plupart des pays du bassin méditerranéen. Les grandes routes de l’Empire devaient relier Rome à la capitale de chaque province et chaque capitale à tous les points du pays ainsi qu’aux autres provinces. Sur les grandes artères venaient s’embrancher les voies secondaires. A son apogée, l’Empire comptait 150 000 km de routes. Voilà l’ampleur de vue et le génie de l’aigle romain. D’où l’adage bien connu : « Tous les chemins mènent à Rome » ! Une escorte sous Jules César était capable de relier Rome à Arles en huit jours ! De Marseille à Boulogne, il fallait quarante jours. Pour l’acheminement d’un message, un véhicule pouvait parcourir jusqu’à 75 km par jour.

LYON. La colonie de Lyon fut fondée en 43 avant J-C. Sa position en fit très vite un important port fluvial et un nœud routier si considérable que la ville devint « la capitale des Gaules ». Cinq grands axes partaient de Lyon : à l’Est vers l’Italie, au Sud vers la Narbonnaise, à l’Ouest vers l’Aquitaine (Limoges et Bordeaux), au Nord-Ouest vers l’Angleterre avec Boulogne comme port d’embarquement, et au Nord-Est vers la Germanie.

LES TROIS VOIES DU RHIN. En direction de la Germanie, on compte trois voies romaines dont deux nous concernent particulièrement :
- L’une par Mâcon, Tournus, Chalon, Cîteaux, Dijon, Langres, Toul, Metz, Trèves, Bingen, Mayence.
- Une deuxième qui se détache de la première à Chalon, par Sermesse, traverse le Doubs à Pontoux pour passer par Mont-lès-Seurre, traverse la Sablonne, puis Annoire, Beauchemin, Chemin, Tavaux, Dole, Faubourg des Commards, Brevans, Baverans, Audelange, Moulin-Rouge, Orchamps, Evans, Antorpe, Saint-Vit, Chemaudin, Grandfontaine, Besançon (pont Battant), Montbéliard, Mandeure, Kembs (près de Mulhouse) ou Strasbourg.
- La troisième voie peut s’appeler la voie bressanne par Bourg, Coligny, Lons, Poligny, Grozon, Villette-lès-Arbois. Puis bifurquant au nord, elle coupe la voie Tavaux-Pontarlier entre Villeneuve d’Aval et Certémery, et passe entre le four gallo-romain de Villers-Farlay et le puits terrible : « Le pavé en a été reconnu dans les bois de Villers-Farlay, à deux kilomètres au couchant de Certeméry » selon Julien Feuvrier qui ici reprend Edouard Clerc quasiment textuellement. Puis elle arrive à Cramans, franchit la Loue à Arc-et-Senans, atteint Fourg, franchit le Doubs à Osselle, passe Torpes et rejoint à Grandfontaine la voie en provenance de Dole. Elle entre à Besançon par le pont Battant. Si cette voie « bressanne » évitait de s’engager comme aujourd’hui par Quingey, c’est sans doute que la Loue était encore moins sûre que le Doubs. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y avait aucun passage par là. Des voies venant de Pontarlier et de Salins entraient à Besançon par le sud de la citadelle pour descendre dans la ville et en sortir par le pont Battant. On en retrouve les traces à la chapelle des buis. (Belles photos sur internet)

TAVAUX. En chacun de ses bassins, la Gaule possédait des carrefours de vallées où se sont liés les principaux nœuds routiers, comme par exemple au nord du confluent du Doubs et de la Saône. Dans le quadrilatère Dole, Pontailler, Saint Jean de Losne, Chaussin, s’offre un remarquable carrefour de vallées : Au Nord par la Saône, on débouche sur les vallées de la Meuse et de la Moselle. Par la Vingeanne et la Tille, on touche aux vallées de la Marne, de l’Aube et de la Seine. A l’Ouest par l’Ouche, on communique avec le bassin de la Loire. Au Nord-Est, le Doubs nous dirige vers le bassin rhénan. Et à l’Est, la Loue et l’Orain reçoivent les chemins du Jura. Le point de convergence de tous ces chemins gaulois se situe à Tavaux et Saint-Aubin. Tavaux est le lieu où s’oriente la grande partie des voies de la région.

DOLE. Notons qu’à l’époque gallo-romaine, on ne parle pas de Dole qui n’était qu’une simple bourgade le long de la voie romaine. Son nom apparaît pour la première fois dans un texte de l’abbaye de Saint-Etienne de Dijon entre 920 et 1016. L’étymologie est à rapprocher de celle de Dol de Bretagne pour désigner un village bâti sur une colline ou sur un flanc de coteau devant une vallée. On sait que le point de départ de Dole n’est pas autour de la collégiale mais de l’ancien château, aujourd’hui Maison de la Culture, juste sur la falaise dominant le Doubs. Il fallait une forteresse (sans doute une « motte ») pour se défendre contre les invasions (Sarrazins, Normands, Hongrois), alors que Tavaux se trouve sans défense naturelle.

LA VOIE DE TAVAUX A PONTARLIER. Venant de Autun ou de Dijon, cette voie coupe la route de Chalon - Besançon à Tavaux pour se diriger sur Gevry où elle traverse le Doubs. A Villette-lès-Dole, elle passe à 200 m au nord du moulin de l’Acore sur la Clauge pour aboutir à Goux. « La voie sort de Goux après avoir passé sous l’église ». Elle traverse le Bois Banal, franchit la Clauge, « puis, par un chemin rural, atteint, près des premières maisons de La Loye, le chemin de grande communication de Dole à Arc-et-Senans qu’elle empruntera jusqu’à Augerans », dit toujours Feuvrier. Pour cet auteur c’est à Augerans qu’elle franchit la Loue, tout en précisant : « Le lit de cette rivière, encore plus que celui du Doubs, subit au cours des siècles de fréquents déplacements, de sorte qu’il est impossible d’indiquer avec précision le point où s’effectuait la traversée à l’époque romaine. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c’est qu’elle avait lieu au voisinage de Belmont ».
Avant de traverser la Loue, indiquons deux variantes. La première est praticable par saison sèche : à Villette-lès-Dole, la voie franchissait la Clauge pour prendre un chemin à travers la plaine entre Clauge et Loue jusqu’au bas d’Augerans . L’autre variante permet de contourner la Loue quand elle est impraticable : elle part d’Augerans, traverse Belmont, Montbarrey, Santans, Germigney, Chissey, Arc et Senans. Elle passe ensuite au château de Roche, remonte toujours la rive droite pour contourner la boucle de Champagne, continue par Buffard, Port-Lesney , Pagnoz, Marnoz et atteint Salins.
Revenons avec Feuvrier à la traversée d’Augerans : « De là, elle tirait vers la motte détruite du Châtelot, point de jonction des territoires de Belmont, Montbarrey et Mont-sous-Vaudrey ; un chemin rural indique ensuite son passage à l’entrée du territoire d’Ounans ; au nord de Chamblay, ses traces encore reconnaissables s’appellent la levée ». Puis, Ecleux, Villeneuve d’Aval, Certémery (en coupant la voie Besançon - Poligny), Aiglepierre, Marnoz, Salins, Villers-sous-Chalamont, Boujailles, Frasne, Bulle, Chaffois, Houtaud, et Pontarlier où arrive la voie de Besançon. Elle continue ensuite par Jougne, Lausanne, St. Maurice d’Agaune, le col du Grand Saint-Bernard et l’Italie….

LA VOIE DE TAVAUX A POLIGNY. Signalons encore une autre voie qui frôle le val d’amour pour conduire à Poligny. De Tavaux, elle va traverser le Doubs à Molay, puis s’oriente vers Rahon, remonte la rive droite de l’Orain en direction du Deschaux, passe par Petit-Villers-Robert, Villers-Robert, Seligney, Petit-Villey où elle sépare les communes de Bans et de Mont-sous-Vaudrey au nord et celle de Villers-les-Bois au sud. Elle continue ensuite par le sud de Aumont, puis Rathier, Montholier, Tourmont et arrive à Poligny carrefour pour Genève ou Lyon.

Grosso modo, le tracé des routes romaines dans notre région ne montre pas d’énormes différences avec celui de nos jours. Et l’on sait que les Romains eux-mêmes ont utilisé le réseau gaulois existant, d’abord pour un usage militaire, puis économique. On peut également considérer les chemins du moyen-âge comme un réseau romain marqué par le christianisme. Pensons par exemple aux moines de Luxeuil (St. Colomban), de Cluny ou de Dijon, ces derniers rejoignant Saint Maurice d’Agaune par le val d’amour, Salins et Pontarlier. Pensons aussi aux pèlerinages comme celui de Compostelle ou aux croisades. C’est qu’il faut bien tenir compte de la géographie. Les voies suivent souvent les vallées, mais en évitant soigneusement les bas fonds marécageux. Une certaine hauteur ne fait par peur. On note aussi que la forêt de Chaux est contournée, impénétrable.
Dans le détail, on remarque cependant des différences de tracé avec aujourd’hui. Ainsi le four tuilier de Villers-Farlay nous paraît actuellement complètement perdu en forêt, alors qu’il se trouvait au croisement de deux importantes voies romaines, donc magnifiquement situé pour le commerce. Le silence qui y règne aujourd’hui est encore tout rempli du bruissement de la vie d’autrefois. Des villages comme Villeneuve d’Amont, Certémery ou Fourg qui nous semblent tranquillement à l’écart, se trouvaient en fait sur de grandes voies de passage. Et c’est l’inverse pour Mouchard, voire Villers-Farlay.
Nous n’en sommes pas restés strictement au cadre du val d’amour, car ce qui donne du sens à ces voies, c’est leurs relations avec l’ensemble d’un réseau. Il fallait montrer comment elles étaient reliées. Ce sont des voies de passage, mais pour aller où ? C’est là que nous mesurons toute l’intelligence des Romains, car leur Empire, c’est à dire une grande partie de l’Europe d’aujourd’hui, formait un immense réseau de communications. Une vraie toile d’araignée ! Tout un maillage ! Sur ce point, les Romains n’étaient pas aussi fous qu’on le dit parfois.
Henri MEUNIER

N.B. Nous nous sommes principalement appuyés sur l’ouvrage de Feuvrier - Brune, n’ayant rien trouvé de plus récent. Cela ne veut pas dire que rien n’a été publié depuis. Ainsi Internet donne une carte avec une voie directe Chamblay - Grozon. Mais que vaut-elle ? Nous recueillerons avec plaisir toute information sur les voies romaines dans notre secteur.

BIBLIOGRAPHIE
- Les voies romaines de la région de Dole. Julien Feuvrier & chanoine Paul Brune. Extrait du bulletin archéologique. Paris. Imprimerie nationale. 1920
- Edouard Clerc. La Franche-Comté à l’époque romaine. Besançon. 1847
- Dole. Jean Piton. Edition SAEP Colmar-Ingersheim. 1971
- Histoire de Dole. Annie Gay & Jacky Theurot. Editions Privat. 2003