UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Patrimoine - OUNANS : du gué ... au pont

De longue date, ces lieux apparaissent propices au franchissement de la rivière Loue. L’homme eut tôt fait de remarquer la prédisposition naturelle d’un passage à gué, favorisant et facilitant ainsi ses déplacements de diverses natures qu’elles soient …
Le livre « Philippe II et la Franche-Comté » (seconde moitié du XVIème siècle) de Lucien Febvre, justifie plus que jamais notre Comté comme terre de passage, trait d’union entre Pays-bas et la Savoie. Des dizaines de milliers d’hommes, des chevaux, matériels, traversent notre province.
Le 14 juillet 1567 la redoutable armée du Duc d’Albe franchit la Loue à Ounans et prend la direction de Germigney, Chissey, Besançon. De nombreux passages de troupes franchissant ce gué sont encore à mentionner : en mai 1577, 20 000 hommes des armées espagnoles de dom Juan ; en avril 1580, ce sont 12 000 hommes, 7 000 chevaux des compagnies d’Octavio Gonzaga ; la liste est longue, à nouveau 13 000 hommes en 1582 … novembre 1586 et août 1587, etc.
Encore aujourd’hui en direction du moulin, au Coin d’Amont, il existe un lieu-dit appelé « rue des Traversins » qui pourrait justifier ces lieux de passage, à gué, de la rivière qui à cet endroit-là n’est pas très encaissée.
Dans son dictionnaire des communes (1857), Rousset mentionne à Ounans la route du Bac en direction de Santans. Les archives nous renseignent sur la construction d’un bac sur la Loue avec le devis dressé le 13 juillet 1836 par M. Bessand, architecte à Dole pour un montant de 1 100 fr. Ce devis décrit avec détails l’ouvrage à exécuter : « il sera de 8 m de longueur entre les deux « ponts », 3,30 m de largeur et 0,60 m de profondeur mesurée au milieu de la longueur. Les « ponts » auront 3 m de longueur, 1,60 m de largeur et seront mobilisés au moyen de trois forts crochets en fer plat. L’ensemble de cet ouvrage sera réalisé en bois de chesne, fresne, orme, sains, secs, bien équarris et solidement chevillés et assemblés par tenons et mortaises. Ce bac de type « à traille » sera communal. La traille étant une grosse corde de chanvre tressée (150 à 200 m), elle est suspendue d’une rive à l’autre à des poteaux en bois. Le bac y est relié, soit par un mât qui vient s’appuyer sur la traille poussé par la force du courant, soit par un système de poulies et cordes reliées au bac, appelé « le traillon ». Ce bac sera construit à Ounans, dans le lieu communal désigné par le maire et sera livré à la rivière à l’époque fixée ; il ne sera reçu par l’architecte qu’après avoir passé et repassé la rivière, étant chargé de gravier pour un poids de 3 000 k.
Par marché passé le 27 janvier 1860, le sieur Louis Graillet, entrepreneur, constructeur de bateaux à Dole est chargé de la construction d’un bac sur la rivière Loue pour le service de la commune d’Ounans pour un coût de 1 825 fr. Exécuté conformément aux détails stipulés
dans le devis de marché, ce bac sera le dernier mis en service à Ounans. Le 22 septembre 1867, le conseil municipal d’Ounans approuve les réparations faites sur le bac par le sieur Louis Graillet de Dole. Ce seront les derniers travaux effectués sur cet ouvrage.
Un bail de cinq ans est passé entre la commune et l’adjudicataire. A charge de ce dernier d’entretenir le bon état de cet ouvrage et de maintenir commode et facile l’entrée et la sortie dudit bac, avec les matériaux mis à disposition par la commune. A charge aussi pour les adjudicataires d’établir une maisonnette sur les bords de la Loue, dans laquelle ils resteront chaque jour du matin au soir, et seront obligés d’habiter soit à côté du bac, soit au coin d’amont, sous peine de résiliation du bail. A eux également de maintenir le bon état de service de la corde, les agrès et autres ustensiles servant à l’exploitation du bac et de procurer de fortes chaînes avec cadenas pour attacher et retenir le bac, qu’ils reprendront en fin de bail. Un barcot maintenu en bon état, accroché à un poteau, sera également à charge de l’adjudicataire. En période d’étiage (en dessous de 45 cm de hauteur d’eau), les passages pourront se faire à gué, la commune fixant le prix de passage par catégories : fermiers, commerçants, meuniers, passagers, bétail, etc.
Cette disposition durera jusqu’en 1870 année de construction du premier pont. Le pont d’Ounans .
Nul besoin de revenir sur le choix de ces lieux, certainement inévitablement et de temps immémoriaux propices pour traverser la Loue. La plus ancienne matrice cadastrale accrédite cette observation puisque pas moins de trois parcelles se nomment « entre les gués ». C’est dans ce secteur du Val d’Amour qu’au cours des siècles la Loue divaguait, changeait souvent de lit, dévorant les terres d’amont pour agrandir les terres d’aval ! Aujourd’hui l’homme l’a canalisée, tenté de fixer son lit et la contraindre à passer sous les ponts.
Une ordonnance royale du 5 août 1844 autorise la construction par voie de concessions de péages, d’un pont suspendu sur la rivière la Loue, en remplacement du bac existant.
Il n’en sera rien de ce projet. Les évènements politiques de cette époque en reporteront plus tard la réalisation.

Premier pont fixe en fer sur la Loue :
L’adjudication des travaux pour la construction d’un pont fixe, métallique à treillis, faite en Préfecture du Jura le 12 mars 1868 a été attribuée à M. Cantenot Isidore, demeurant à Nevy-les-Dole. Ce pont sera au service des chemins vicinaux d’Ounans à Montbarrey moyennant la subvention de 50 055,55 fr et la concession des droits de péage à percevoir sur le pont pendant quatre ans et huit mois. Le pont projeté sera établi dans l’emplacement du bac d’Ounans. Dans le cahier des charges des services hydrauliques et des inondations, il est reconnu qu’une ouverture de 80 m entre les culées sera suffisante pour l’écoulement des eaux de la Loue. Les bureaux d’études des ateliers du Creusot préconisent trois travées afin de réduire les portées et d’avoir de meilleures conditions de résistance. Les travées seront inégales, celle du milieu aura une longueur de 31,50 m la portée des travées de rives n’étant que de 25,50 m. Les piles et les culées seront en maçonnerie et pierre et s’élèveront à une hauteur de 3,75 m au dessus de l’étiage. Le tablier sera supporté par deux poutres principales en treillis métallique de 1,54 m de hauteur, formant un garde de corps de 1,02 m au dessus des trottoirs. Ces deux poutres seront espacées de 3,70 m dont 2,20 m pour la voie charretière et 0,75 m pour chacun des trottoirs. Les planchers des trottoirs et de la voie charretière seront composés de bastaings (1) et de traverses en chêne. La partie métallique présente ainsi tout un entrelac de poutrelles, corniers, fers méplats, équerres, contreventements, croix de St-André, membrures, longrines, etc, méticuleusement rivetés.
En 1868, Isidore Cantenot (1809-1893) entrepreneur en bâtiment, maître de bois avec chantier, rue Mont-Roland à Dole, et également propriétaire et résidant au Moulin de Nevy-les-Dole, descendant et maillon d’une grande famille d’entrepreneurs, négociants et commerçants sur plusieurs générations. A Dole on doit à cette entreprise la construction de nombreux pavillons de notables, des percements de rues, la démolition des maisons en dessus des caves conservées pour aménager l’actuelle place aux Fleurs, la construction du pont de la Charité sur le canal des Tanneurs et la construction des premiers ponts de Montbarrey et d’Ounans, etc.
7 janvier 1870, la proche mise en service du pont suscite quelques inquiétudes. Le procédé de « pont à péages » ne satisfait pas les habitants d’Ounans qui se réunissent en Société Philanthropique afin de racheter le droit de péage du pont construit sur la Loue. D’autre part la construction de la maisonnette est désormais inutile, le conseil municipal demande que les 3 000 fr prévus à cet effet soient restitués à la commune. En séance du conseil municipal du 25 mars 1870, le maire propose de faire procéder à la bénédiction de l’ouvrage avec quelque solennité et vote une allocation de 120 fr à cet effet.
Cet ouvrage sera un nouvel obstacle au flottage des bois par radeaux, encore pratiqué sur la Loue depuis les ports aux bois de Cramans et de Chamblay. Les radeliers devront prendre garde de ne pas « bronquer » contre les piles du pont, au sortir d’une courbe bien prononcée de la Loue … Et les enfants de leur crier du haut du pont : « radeliers, à la Saône ! à la Saône ! » leur jetant aussi quelquefois quelques graviers … prenant plaisir à entendre pester les radeliers.
Janvier 1910 : suite à d’exceptionnelles précipitations provoquant la soudaine fonte des neiges, l’ensemble des rivières françaises développe des crues d’une ampleur exceptionnelle. Les inondations font encore référence. La Loue n’est pas épargnée, la furie de ses eaux enlève une pile d’un pont, fragilisant l’ouvrage ; la circulation est impossible. Les travaux de reconstruction d’une nouvelle pile exigeront un temps relativement long. Le maire en fait appel au préfet pour l’exécution de travaux provisoires qui, tout en consolidant le pont, rétabliront la circulation.
Deuxième pont :
En séance du 21 février 1936, le maire informe que le grand pont sur la Loue va être remplacé par un pont en rapport avec la circulation des véhicules. Pendant l’établissement de ce pont, les services Ponts et Chaussées proposent qu’un bac ou une passerelle soient établis sans aucune dépense pour la commune. Optant pour la passerelle, le conseil municipal justifie que près de 200 hectares de prés et de terres labourables du territoire communal sont situés de l’autre côté de la rivière, et que de nombreux bestiaux y vont paître quotidiennement.
Après concours, les travaux de construction de ce pont sont confiés à l’entreprise Pierre Avril de Cachan (Seine et Oise). C’est en 1935 que Pierre Avril succède à son père dans l’entreprise qu’il avait reprise à M. de Gesincourt, dont il en était le directeur. Cette entreprise très spécialisée dans la réalisation d’ouvrages d’art, tels les ponts, possède à son actif une liste impressionnante de réalisations sur le territoire français.
En août 1937, les travaux débutent avec l’installation de la passerelle provisoire. Ce sera le tablier métallique du pont à démolir qui sera glissé, déplacé en aval du pont existant, sur des piles réalisées par une poutraison de bois charpentés et arrimés aux piles conservées. La reconstruction du pont débute en mai 1938. Malgré les crues répétées de la Loue, le chantier avance rapidement. Une douzaine d’ouvriers y travaille en permanence durant l’hiver 1938-39. Les fortes crues du printemps immobilisent le chantier, un ouvrier se noie et le début de la guerre freine les travaux. Les garde-fous et arcs qui font l’originalité architecturale de cet ouvrage sont achevés au printemps 1940. De juin 1940 à février 1943, l’occupant allemand divise la France en deux zones. De Rahon/Parcey jusqu’à Chamblay, la ligne de démarcation emprunte la Loue qui constitue une frontière naturelle entre la zone occupée rive droite et la zone libre rive gauche. Les évènements de cette période compromettent l’achèvement des travaux avec des besoins de laissez-passez pour les ouvriers, afin de démonter les échafaudages, enlever la passerelle qui est en mauvais état, terminer les abords, etc.
Les mémoires locales nous rapportent qu’en juin 1940, c’est une colonne de blindés allemands qui franchit en premier ce pont tout récemment achevé.
Désormais ce pont sert de frontière entre les deux zones. Des barrières bois et barbelés sont placées aux entrées. Une guérite est installée côté Montbarrey par les Allemands abritant la garde et les soldats qui patrouillent le long de la Loue. Côté Ounans la garde est assurée par les soldats du 151ème régiment Infanterie de Lons-le-Saunier. Toutes ces contraintes n’arrangent pas les paysans qui doivent aller travailler les terres, faire les foins, les moissons et conduire les troupeaux sur le territoire communal situé de l’autre côté de la Loue, avec obligation d’avoir « l’Aussweïss » et se soumettre aux heures d’ouverture des barrières.
Le 4 septembre 1944, les combats dramatiques qui se déroulèrent aux abords des villages de Chissey, Chatelay, Ounans et surtout Chamblay furent appelés « combats de Chamblay ». Les ponts de Cramans, Chamblay et Ounans ne furent pas détruits, étant d’un enjeu stratégique de part et d’autres des combattants.
La lente dégradation de l’ouvrage par les saisons et les crues, l’augmentation intense du trafic eurent raison de ce pont.
Eté 2008, le nouveau pont implanté à 15 m en aval est achevé (voir Canard n° 88). Lors de la saison estivale, les jeunes, debout sur la large main courante de béton, plongent une dernière fois dans la rivière. Quotidiennement des vaches laitières l’empruntent de leurs pas nonchalants et, pour certains, contrarient la circulation .
La crue du 6 septembre 2008 sera la dernière à se mesurer aux vieilles piles.
En octobre, les mâchoires d’acier de monstres mécaniques effacent pour toujours cet ouvrage chargé d’histoire et témoin de la vie quotidienne des gens d’ici.

Robert Francioli