UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Métiers d'autrefois - Les radeliers


C’est à partir du milieu du XIXème siècle que s’amorça la première grande mutation dans l’aménagement du territoire, l’évolution des technologies et la vie sociale française.
1848 : Napoléon III est élu premier président de la République, jamais autant de projets et de réalisations ne furent entrepris. La France est littéralement en chantier, dans l’emprise d’une toile d’araignée quant à l’aménagement de dessertes ferroviaires.
Elu en 1879, le président Jules Grévy poursuit ces entreprises. Localement on lui doit l’extension de la ligne Dole-Poligny. C’est une véritable petite révolution. Les populations de nos campagnes ne cessent de décrier ce convoi de feu et de fer qui crache des flammes, lance des étincelles et vomit de la fumée. On peut lire que « c’est le règne du diable qui arrive ! » (Marguerite Reynier, Félix Broutet).

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A Parcey « le train de M. Grévy », c’est ainsi qu’on le désignait, passait derrière les maisons en sifflant. Dans des compartiments très mal chauffés, on y grelottait en hiver (Louis Gerriet), les yeux rivés aux vitres du wagon, les voyageurs locaux découvraient autrement leurs paysages familiers. Au passage du pont qui enjambe désormais la Loue, au pied du Mont Cint, à plusieurs reprises le convoi présidentiel croisa le radeau en decize d’Aimé Sairon, dernier entrepreneur de flottage à Chamblay et son équipage, dans l’épopée finissante des radeliers de la Loue.
Telles des silhouettes d’insectes à la Giacometti accrochées sur les longs bois des radeaux, les radeliers étaient jugés hommes intrépides et secrets convoyeurs de destinées.
Enigmatiques embarcations aussi, ces radeaux démesurés qui n’empruntaient que les hautes eaux des crues pour s’échapper de la province.
Bien en amont du pont métallique, nouvel obstacle pour le flottage, les hommes sonnaient de la corne pour annoncer aussi leur halte à l’aubergiste du port au bois de Parcey. Il fallait être sur le radeau pour comprendre ces instants, à double signification pour ces hommes, les derniers à emprunter la rivière. Bien sûr qu’ils brandissaient haut les longues perches de leur arpis ; bien sûr que la voix était haute, mais quel sentiment manifestaient-ils ainsi ? Etait-ce la joie de saluer leur Président ou maugréaient-ils de colère, sachant la condamnation imminente de leur activité par l’arrivée de ce monstre de feu et de fer ?
Un peu d’histoire …En Franche-Comté, l’activité du flottage des bois par radeaux est liée à la conquête de la province par Louis XIV en 1678. C’est pour satisfaire à l’ambitieuse politique de construction navale du Roi Soleil que Colbert promulgue l’Ordonnance Royale de 1669 qui règle la gestion des forêts de France. A cette époque la Franche-Comté est la province la plus boisée (40 % du territoire). Les bois destinés à la Marine Royale, issus des forêts comtoises, seront donc tout naturellement dirigés vers les arsenaux de Marseille et Toulon. La région est très grande pourvoyeuse de bois : les chênes naturellement courbés des forêts de plaine et les résineux des forêts des plateaux pour la mâture, les ponts et les bordés.
Des bûcherons spécialisés équarrissent grossièrement les bois en forêt ; les paysans des villages borduriers transportent ces troncs jusqu’aux « ports au bois » désignés : Chamblay, Ounans, Parcey sur la Loue, Crissey, Falletans sur le Doubs.
Le flottage des bois était le seul moyen de diriger ces matériaux jusqu’aux arsenaux méditerranéens en empruntant le bassin rhodanien. Les vallées du Doubs, la Saône, la Loue, l’Ain sont des voies royales pour assurer
ce mode de transport.
Les radeaux - ces « planchers porteurs » - sont constitués de longs bois (jusqu’à 40 m) résineux permettant ainsi le transport des arbres fondriers non flottables (chênes courbants).
Au village de Chamblay s’active tout un petit peuple tels que les approcheurs des bois, les tordeurs qui préparent des liens (les « riottes » constituées de jeunes plants d’arbustes). Une dizaine de grumes constituent un radeau. Les mariniers-flotteurs ou radeliers dirigeront ces embarcations sur les rivières et les fleuves aux périodes des crues de printemps et d’automne.
L’équipage, constitué de cinq à six hommes, rencontre difficultés et dangers pour conduire cette embarcation de fortune ; gouvernail-avant et arrière sont indispensables, de même que les longues perches de bois munies de « arpis » et « gaffes ». Il fallait près de cinq jours pour arriver à Lyon. La conduite des radeaux (la « décize ») jusqu’en Arles comportait de nombreuses étapes et transformations des radeaux. Le Doubs, puis la Saône, permettaient le flottage par trains de bois assez conséquents (extension des radeaux sur la longueur et la largeur).
D’Arles, les bois étaient chargés ou remorqués en mer via le delta du Rhône par des « allèges », navires de transport à voile jusqu’aux arsenaux méditerranéens. Pour la plupart des radeliers de Chamblay, la « décize » s’arrêtait à Verdun-sur-le-Doubs. Ils regagnaient à pied le village et prenaient à nouveau un radeau en conduite. Quelques-uns cependant accompagnaient les bois du Jura jusqu’en Arles, convoyaient d’autres embarcations et regagnaient Chamblay le 6 décembre, pour fêter leur patron et protecteur, St Nicolas.
Au 19ème siècle, l’activité et la destination des bois flottés ont pour but la construction et l’urbanisme des cités du bassin rhodanien. Désormais, la « décize » des « longs bois » s’achève à Beaucaire. Sous l’appellation de « bois de Chamblay », ils sont entreposés et négociés à la grande foire de la Madeleine. La Loue connaîtra alors un regain d’activité considérable. Les volumes de bois transportés sont impressionnants : en 1861, 6 800 m3 de bois sont préparés en 765 radeaux à Chamblay. Vers 1840, l’activité du flottage va également s’établir à Cramans.
Jusqu’en 1901, l’Aimé Sairon, dernier patron de cet équipage déjà d’un autre âge s’égosillait encore : « à l’avant, deux fois pique au Riaume à l’arrière, pique à l’Empi (1) » il fallait apprendre à bien négocier le passage de ce nouvel obstacle au flottage, jeté en travers de la rivière.

(1) riaume (rive droite, représentant le royaume) Empi (rive gauche, représentant l’Empire).

Robert Francioli