UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Histoire - Le pont d'Ounans


… un pont jeté entre les deux rives d’une rivière pour réunir deux territoires et permettre de communiquer plus aisément, a toujours été un besoin majeur pour l’Homme.
Depuis le lundi 4 août 2008 à 15h40, pour le nouveau pont situé sur la départementale 71 et qui franchit la Loue entre Ounans et Montbarrey, c’est chose faite.

Depuis quelques années la vétusté de l’ancien pont construit entre 1938 et 1939 affichait d’inquiétants signes de faiblesse et de réelles interrogations quant aux risques encourus pour les usagers. Les réparations nécessaires pour remettre en état l’ouvrage, sa voie unique et sa limitation à 16 tonnes, ont conduit le Conseil Général du Jura à envisager sa reconstruction. Le nouvel ouvrage est implanté en aval, à 15 mètres (entraxe) de l’ouvrage existant, ce qui a permis de maintenir la circulation durant la période des travaux. Cet ouvrage sera démoli après mise en service du nouveau pont. Le montant des travaux : 3 millions d’euros, est entièrement à la charge du Conseil Général du Jura.

Ce projet a été déclaré d’utilité publique le 3 janvier 2005. les travaux sont autorisés au titre de la loi sur l’eau et de l’occupation du domaine public fluvial par arrêté préfectoral du 18 juillet 2005. après un sondage complémentaire des nouveaux appuis réalisé le 18 avril 2007, les travaux débutent le 18 juin 2007.
Le Conseil Général est maître de cet ouvrage, réalisé par l’Entreprise Dijonnaise de Travaux Publics. L’entreprise Roux Père et Fils de Frébuhans réalise les travaux de terrassement. L’entreprise ACCMA, charpentes métalliques, réalise les poutres.
Description du nouvel ouvrage : cet ouvrage est un pont à ossature mixte bi-poutre à trois travées : une de 27 m, une de 31,60 m et à nouveau une de 27 m. La longueur totale du tablier est de 86,80 m. La coupe transversale fonctionnelle sur ouvrage est la suivante : deux voies de 3 m de large, deux trottoirs de 1 m. Le dispositif de sécurité est un garde-corps métallique peint. Les deux piles sont constituées d’un fût en béton
armé arrondi à l’amont et à l’aval, encastré sur une semelle à l’abri d’une fouille blindée (palplanche). Le tablier est constitué de deux poutres métalliques en profilé de 1,20 m de hauteur (4,80 m d’entr’axe). L’ensemble du volume du béton utilisé pour cet ouvrage est de 1 500 m3 et celui du terrassement de 9 000m3.
Nul besoin de revenir sur le choix de ces lieux, certainement inévitablement et de temps immémoriaux propices pour traverser la Loue. La plus ancienne matrice cadastrale accrédite cette observation puisque pas moins de trois parcelles se nomment « entre les gués ». C’est dans ce secteur du Val d’Amour qu’au cours des siècles la Loue divaguait, changeait souvent de lit, dévorant les terres d’amont pour agrandir les terres d’aval ! Aujourd’hui l’homme l’a canalisée, tenté de fixer son lit et la contraindre à passer sous les ponts.
Une ordonnance royale du 5 août 1844 autorise la construction par voie de concessions de péages, d’un pont suspendu sur la rivière la Loue, en remplacement du bac existant.
Il n’en sera rien de ce projet. Les évènements politiques de cette époque en reporteront plus tard la réalisation.

Premier pont fixe en fer sur la Loue : l’adjudication des travaux pour la construction d’un pont fixe, métallique à treillis, faite en Préfecture du Jura le 12 mars 1868 a été attribuée à M. Cantenot Isidore demeurant à Nevy-les-Dole. Ce pont sera au service des chemins vicinaux d’Ounans à Montbarrey moyennant la subvention de 50 055,55 f et la concession des droits de péage à percevoir sur le pont pendant quatre ans et huit mois. Le pont projeté sera établi dans l’emplacement du bac d’Ounans. Dans le cahier des charges des services hydrauliques et des inondations, il est reconnu qu’une ouverture de 80 m entre les culées sera suffisante pour l’écoulement des eaux de la Loue. Les bureaux d’études des ateliers du Creusot préconisent trois travées afin de réduire les portées et d’avoir de meilleures conditions de résistance. Les travées seront inégales, celle du milieu aura une longueur de 31,50 m la portée des travées de rives n’étant que de 25,50 m. Les piles et les culées seront en maçonnerie et pierre et s’élèveront à une hauteur de 3,75 m au dessus de l’étiage. Le tablier sera supporté par deux poutres principales en treillis métallique de 1,54 m de hauteur, formant un garde de corps de 1,02 m au dessus des trottoirs. Ces deux poutres seront espacées de 3,70 m dont 2,20 m pour la voie charretière et 0,75 m pour chacun des trottoirs. Les planchers des trottoirs et de la voie charretière seront composés de bastaings1 et de traverses en chêne. La partie métallique présente ainsi tout un entrelac de poutrelles, corniers, fers méplats, équerres, contreventements, croix de St-André, membrures, longrines, etc, méticuleusement rivetés.

En 1868, Isidore Cantenot (1809-1893) entrepreneur en bâtiment, maître de bois avec chantier, rue Mont-Roland à Dole, et également propriétaire et résidant au Moulin de Nevy-les-Dole, descendant et maillon d’une grande famille d’entrepreneurs, négociants et commerçants sur plusieurs générations. A Dole on doit à cette entreprise la construction de nombreux pavillons de notables, des percements de rues, la démolition des maisons en dessus des caves conservées pour aménager l’actuelle place aux Fleurs, la construction du pont de la Charité sur le canal des Tanneurs et la construction des premiers ponts de Montbarrey et d’Ounans, etc...

7 janvier 1870 : la proche mise en service du pont suscite quelques inquiétudes. Le procédé de « pont à péages » ne satisfait pas les habitants d’Ounans qui se réunissent en Société Philanthropique afin de racheter le droit de péage du pont construit sur la Loue. D’autre part la construction de la maisonnette est désormais inutile, le conseil municipal demande que les 3 000 f prévus à cet effet soient restitués à la commune. En séance du conseil municipal du 25 mars 1870, le maire propose de faire procéder à la bénédiction de l’ouvrage avec quelque solennité et vote une allocation de 120 f à cet effet.
Cet ouvrage sera un nouvel obstacle au flottage des bois par radeaux, encore pratiqué sur la Loue depuis les ports aux bois de Cramans et de Chamblay. Les radeliers devront prendre garde de ne pas « bronquer » contre les piles du pont, au sortir d’une courbe bien prononcée de la Loue … Et les enfants de leur crier du haut du pont : « radeliers, à la Saône ! à la Saône ! » leur jetant aussi quelquefois quelques graviers … prenant plaisir à entendre pester les radeliers. En 1901, ces piles verront aussi passer le dernier radeau convoyé par les hommes d’Aimé Sairon, entrepreneur de flottage à Chamblay.
Janvier 1910 : suite à d’exceptionnelles précipitations provoquant la soudaine fonte des neiges, l’ensemble des rivières françaises développe des crues d’une ampleur exceptionnelle. Les inondations font encore référence. La Loue n’est pas épargnée, la furie de ses eaux enlève une pile d’un pont, fragilisant l’ouvrage ; la circulation est impossible. Les travaux de reconstruction d’une nouvelle pile exigeront un temps relativement long. Le maire en fait appel au préfet pour l’exécution de travaux provisoires qui, tout en consolidant le pont, rétabliront la circulation.

Deuxième pont : en séance du 21 février 1936, le maire informe que le grand pont sur la Loue va être remplacé par un pont en rapport avec la circulation des véhicules. Pendant l’établissement de ce pont, les services Ponts et Chaussées proposent qu’un bac ou une passerelle soient établis sans aucune dépense pour la commune. Optant pour la passerelle, le conseil municipal justifie que près de 200 hectares de prés et de terres labourables du territoire communal sont situés de l’autre côté de la rivière, et que de nombreux bestiaux y vont paître quotidiennement.
Après concours, les travaux de construction de ce pont sont confiés à l’entreprise Pierre Avril de Cachan (Seine et Oise). C’est en 1935 que Pierre Avril succède à son père dans l’entreprise qu’il avait reprise à M. de Gesincourt, dont il en était le directeur. Cette entreprise très spécialisée dans la réalisation d’ouvrages d’art, tels les ponts, possède à son actif une liste impressionnante de réalisations sur le territoire français.

En août 1937, les travaux débutent avec l’installation de la passerelle provisoire. Ce sera le tablier métallique du pont à démolir qui sera glissé, déplacé en aval du pont existant, sur des piles réalisées par une poutraison de bois charpentés et arrimés aux piles conservées. La reconstruction du pont débute en mai 1938. Malgré les crues répétées de la Loue, le chantier avance rapidement. Une douzaine d’ouvriers y travaille en permanence durant l’hiver 1938-39. Les fortes crues du printemps immobilisent le chantier, un ouvrier se noie et le début de la guerre freine les travaux. Les garde-fous et arcs qui font l’originalité architecturale de cet ouvrage sont achevés au printemps 1940. De juin 1940 à février 1943, l’occupant allemand divise la France en deux zones. De Rahon/Parcey jusqu’à Chamblay, la ligne de démarcation emprunte la Loue qui constitue une frontière naturelle entre la zone occupée rive droite et la zone libre rive gauche. Les évènements de cette période compromettent l’achèvement des travaux avec des besoins de laissez-passer pour les ouvriers, afin de démonter les échafaudages, enlever la passerelle qui est en mauvais état, terminer les abords, etc.
Les mémoires locales nous rapportent qu’en juin 1940, c’est une colonne de blindés allemands qui franchit en premier ce pont tout récemment achevé.

Désormais ce pont sert de frontière entre les deux zones. Des barrières bois et barbelés sont placées aux entrées. Une guérite est installée côté Montbarrey par les Allemands abritant la garde et les soldats qui patrouillent le long de la Loue. Côté Ounans la garde est assurée par les soldats du 151ème régiment Infanterie de Lons-le-Saunier. Toutes ces contraintes n’arrangent pas les paysans qui doivent aller travailler les terres, faire les foins, les moissons et conduire les troupeaux sur le territoire communal situé de l’autre côté de la Loue, avec obligation d’avoir « l’Aussweïss » et se soumettre aux heures d’ouverture des barrières.
Le 4 septembre 1944, les combats dramatiques qui se déroulèrent aux abords des villages de Chissey, Chatelay, Ounans et surtout Chamblay furent appelés « combats de Chamblay ». Les ponts de Cramans, Chamblay et Ounans ne furent pas détruits, étant d’un enjeu stratégique de part et d’autres des combattants.
La lente dégradation de l’ouvrage par les saisons et les crues, l’augmentation intense du trafic eurent raison de ce pont.

Eté 2008, le nouveau pont implanté à 15 m en aval est achevé. Lors de la saison estivale, les jeunes, debout sur la large main courante de béton, plongent une dernière fois dans la rivière. Quotidiennement des vaches laitières l’empruntent de leurs pas nonchalants et, pour certains usagers, contrarient la circulation .
La crue du 6 septembre 2008 sera la dernière à se mesurer aux vieilles piles.

En octobre, les mâchoires d’acier de monstres mécaniques effacent pour toujours cet ouvrage chargé d’histoire et témoin de la vie quotidienne des gens d’ici.

Robert Francioli
Canard n° 88, 89, 90, Automne, hiver 2008, printemps 2009

Sources : archives départementales et communales.
Les mémoires locales : Mme Cantenot, René Chevaux, Edouard Lebrun, André Mairot.