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Histoire - L’internement des Tziganes à la Saline d’Arc et Senans


Le 9 avril 1999 à la Saline royale d’Arc et Senans, une plaque commémorative a été déposée en hommage aux tsiganes détenus dans ses bâtiments durant les années 1941 à 1943.
Si certains anciens d’Arc et Senans se souviennent encore de cet internement, le reste de la population de la commune et des villages voisins n’en a pas souvenance.

Pourtant …
C’est dès juin 1941 que des nomades provenant des départements de la Côte-d’Or, de la Haute-Marne, de la Saône-et-Loire, du Jura et de l’Ain sont accueillis à la Saline. Le 11 septembre 1943, les 168 nomades encore internés sont transférés à Jargeau (Loiret), dont il est question plus loin. En effet, dès mai 1943, le préfet avait décidé de les déplacer, car les évasions, facilités par la proximité de la forêt de Chaux, étaient nombreuses.
Nous reviendrons plus loin sur les conditions de cette détention.

L’internement des Tsiganes français dans des camps pendant la Seconde Guerre mondiale est peu connu, occulté ou oublié. Et pourtant, ils sont restés derrière des barbelés jusqu’en 1946. Il semble que cet internement était programmé depuis longtemps, et que l’on avait profité de la guerre pour agir. Celle-ci terminée, on a parfois fait comme si elle continuait.
Les nombreuses recherches effectuées dans les archives et auprès de survivants confirment qu’il n’y a pas eu de déportation de nomades français dans les camps de la mort nazis. Les Allemands, considérant que les autorités françaises s’étaient chargées d’eux, se désintéressèrent du sujet. Ce qui n’eût certainement pas été le cas si la guerre avait continué.
Il faut évoquer pourtant deux situations représentatives :
1. Le 15 janvier 1944, un convoi Z (Z pour Zigeuner, Tsigane en allemand) quittait Malines, en Belgique, déportant 351 Tsiganes à Auschwitz. Seuls 12 d’entre eux survécurent. Ils avaient été raflés pour la plupart à Arras, Roubaix et Hénin-Liétard entre octobre et décembre 1943, dans le ressort du commandement militaire de Bruxelles dont faisaient alors partie les départements français du Nord et du Pas-de-Calais. Sur les 351 déportés, 145 s’étaient déclarés Français et 121 Belges. L’extermination eut lieu à Birkenau dans la nuit du 2 au 3 août 1944.
2. Se pose également la question de Tsiganes originaires du camp de Poitiers (Vienne) : 70 partirent pour l’Allemagne le 13 janvier 1943, et 38 le 21 juin. Les dates sont importantes parce que, rappelons-le, venaient d’être institués - pour la première - la « Relève forcée », par la loi du 4 septembre 1942, et - pour la seconde - le « S.T.O. », par celle du 16 février 1943. Ces hommes ne furent pas déportés outre-Rhin par les nazis pour y être exterminés : ils avaient été désignés par la municipalité poitevine qui préférait envoyer ces parias disponibles plutôt que ses « bons » citoyens pour composer, ou compléter, les contingents de travailleurs que réclamait en vain l’Occupant pour ses usines. Étaient concernés les hommes de 18 à 50 ans. Quand ils déportaient pour l’extermination, les nazis n’avaient pas autant d’attentions et, à cette date, femmes et enfants auraient fait partie des tragiques convois. Toujours est-il que certains se retrouvèrent dans des camps d’où ils ne revinrent pas ; les autres retrouvèrent leur famille après mai 1945.

Décret signé le 6 avril 1940 par Albert Lebrun
Article 1 – La circulation des nomades est interdite sur la totalité du territoire métropolitain pour la durée de la guerre.
Article 2 – Les nomades, c’est-à-dire toutes personnes réputées telles dans les conditions prévues à l’article 3 de la loi du 16 juillet 1912, sont astreints à se présenter tous les quinze jours qui suivront la publication du présent décret, à la brigade de gendarmerie ou au commissariat de police le plus voisin du lieu où ils se trouvent. Il leur sera enjoint de se rendre dans une localité où ils seront tenus à résider sous la surveillance de la police. Cette localité sera fixée pour chaque département par arrêté du préfet. [...]
Tels sont les termes du décret signé le 6 avril 1940 par Albert Lebrun, président de la République française. Ce décret publié au Journal Officiel des 8 et 9 avril 1940, devait justifier l’internement en France des nomades dans des camps pendant la Seconde Guerre mondiale et leur maintien pendant de nombreux mois après la fin de celle-ci. La dernière phrase de l’article 2 explique par ailleurs la multiplication de ces camps sur tout le territoire national.
Mais qui étaient ces nomades que l’on décidait officiellement de neutraliser ? Les catégories concernées étaient les ambulants : ceux qui vont de village en village en exerçant une profession déterminée, ayant, par conséquent, des moyens d’existence connus ; ils ont souvent un domicile fixe ; et les forains : commerçants et industriels qui n’ont ni domicile, ni résidence fixes, dont la profession consiste à mener une existence commerciale errante à travers toute la France, se transportant dans les villes et les villages les jours de foires, de marchés, de fêtes locales, pour offrir à une clientèle de passage leurs marchandises ou leurs « attractions ».

Voici donc ces Tsiganes victimes du décret du 6 avril 1940. Vraisemblablement originaires de l’Inde qu’ils auraient quittée vers le IXème siècle, ils se sont divisés en plusieurs groupes et se sont « nomadisés », et parfois ont été sédentarisés de force ou condamnés à l’esclavage. Cette dispersion, qui favorisa certaines localisations, divisa ce même peuple en plusieurs groupes : les Roms, en Europe orientale et en Scandinavie ; les Manouches, en France et en Allemagne, les Sintis, au Piémont ; les Gitans, en Espagne, au Portugal, dans le sud de la France et en Afrique du Nord. Les Gypsies forment un groupe à part en Angleterre.
Les Tsiganes sont évoqués en France pour la première fois dans les archives à la date du 23 août 1419, rencontrés aux portes de Mâcon. Dans son Journal, couvrant les années 1405 à 1449, le Bourgeois de Paris dit les avoir vus le 17 août 1427 plaine Saint-Denis : « Les hommes estoient tres noirs, les cheveulx crespez, les plus laides femmes que on peust veoir et les plus noires ; (…) Brief, ce estoient les plus povres creatures que on vit oncques venir en France de aage de homme ».
Aujourd’hui appelés volontiers Tsiganes, Voyageurs, Fils du Vent, ils étaient autrefois les Romanichels, Baladins et Bohémiens ...

Les camps en France
Dès novembre 1939, des avis publiés dans les journaux limitaient les libertés des nomades et des forains. Le 18 novembre 1940, un décret précisait des mesures qui devaient être prises à l’égard des individus dits dangereux pour la défense nationale. Leur internement ou assignation à résidence pouvait être décidé par les préfets. Pour justifier une telle mesure, quand il s’agissait des nomades, était invoquée la facilité qu’ils pouvaient avoir d’espionner au bénéfice de l’ennemi. Argument spécieux puisque les forains, comme les ambulants, également sans cesse sur les routes, étaient libérés dès qu’ils avaient été distingués des « nomades ». Le caractère racial de la mesure ne fit plus aucun doute après que le préfet du Finistère eut précisé, dans une lettre conservée aux Archives départementales du Maine-et-Loire, de ne retenir que les individus sans domicile fixe, nomades et forains, ayant le type romani.
Il y eut des internements antérieurement au décret du 6 avril 1940. Ainsi, une soixantaine de Tsiganes lorrains, évacués de l’est le 8 septembre 1939, avaient été rassemblés dans le camp des Alliés, au sud.
Dès son installation, le gouvernement de Vichy se contenta le plus souvent de reconduire les lois de la IIIème République.
Lorsque le territoire français fut libéré, à partir de l’été 1944, les camps enfermant des Tsiganes ne furent pas pour autant supprimés. Celui de Poitiers ne fut liquidé que fin décembre 1945 et celui d’Angoulême sévissait encore en mars 1946 !
Revenons maintenant à Arc-et-Senans. En mai 1941, la Feldkommandantur de Besançon décide de mettre en application l'ordonnance du 4 octobre 1940 obligeant le regroupement, dans des camps d'internement, des nomades de la zone occupée. Cette mesure vise d'abord les populations du territoire de Belfort, du Doubs, de la Haute-Saône et du Jura. Elle s'étendra ensuite à celles des départements de la Côte-d'Or, de la Haute-Marne, de la Saône-et-Loire et de l'Ain. C'est ainsi que le 24 juin 1941, les premiers nomades, en provenance du territoire de Belfort, sont envoyés vers les maisons forestières du Châtelain et de la Châtelaine, dans la forêt domaniale de Chaux, à 22 km de Dole. Mais ce lieu s'avère très vite inadapté. Des habitations en nombre insuffisant, une eau impropre à la consommation, poussent les autorités allemandes à transférer les Tsiganes vers la Saline d'Arc-et-Senans le 1er septembre 1941.
La Saline Royale est alors dans un état de grande dégradation malgré des premiers travaux de restauration réalisés entre 1930 et 1936. En outre, elle a déjà été utilisée comme centre de rassemblement pour les Républicains espagnols entre février et octobre 1939, puis réquisitionnée par l'armée française durant la « drôle de guerre ». Les Allemands ont pris ensuite possession des lieux jusqu'à leur départ, dans le courant du 1er semestre 1941.
Jusqu'au 15 mai 1942, le statut du camp d'Arc-et-Senans, encadré par quatre préposés aux douanes, est celui d'un centre de rassemblement. Concrètement, cela signifie que les Tsiganes, regroupés par familles entières, ont la possibilité, par l'intermédiaire d'autorisations de sorties, de quitter l'enceinte du camp. Cette période se caractérise également par l'absence de bâtiments communs et, par conséquent, l'obligation pour les populations nomades de vivre par leurs propres moyens. Aussi, pour subvenir aux besoins de leurs familles, certains adultes vont-ils travailler dans les entreprises avoisinantes comme l'UMAS (Union métallurgique d'Arc-et-Senans) ou pour le compte de l'organisation Todt.

À tout cela s'ajoutent des conditions sanitaires déplorables : les douches sont inutilisables, les WC ne sont pas en état de fonctionnement, les points d'eau courante sont insuffisants. Ce manque d'hygiène favorise le développement de maladies comme la gale, et nombre de Tsiganes doivent être transférés dans les hôpitaux de Besançon pour se faire soigner.

Parallèlement, un nombre trop important d'évasions, des permissions de sortie trop facilement accordées provoquent de nombreuses plaintes des habitants d'Arc-et-Senans. Et le 15 mai 1942, par décision préfectorale, la Saline Royale devient un camp d'internement.
Les changements sont radicaux ; les sorties sont supprimées et, par conséquent, un certain nombre de structures, jusqu'ici inexistantes, sont mises en place dans l'urgence. Une cuisine, fonctionnant sur le mode de la soupe populaire, est donc installée ainsi qu'une infirmerie et une école pouvant accueillir les 58 enfants recensés à l'intérieur du camp.

Malgré ces transformations la précarité continue de toucher la population Tsigane. Ainsi, un rapport d'août 1943 émanant du chef du camp révèle que sur les 185 internés, 44 sont atteints d'affections de la peau : plaies septiques, abcès, ulcères variqueux...
De plus les évasions se poursuivent. Et c'est sans doute ce qui provoque la fermeture du camp d'Arc-et-Senans le 11 septembre 1943 et le transfert des familles Tsiganes vers le centre d'internement de Jargeau dans le Loiret.
Cet épisode dramatique de l'histoire de la Saline Royale n'a pas été oublié.
Les 11 et 12 mars 1999, dans le cadre d'une grande manifestation intitulée « Regards sur les gens du voyage », organisée par l'Institut Claude Nicolas Ledoux, s'est déroulé dans les locaux de la Saline royale, un colloque ayant pour thème « Arc-et-Senans, camp d'internement : une étape dans le traitement discriminatoire des Tsiganes ».

Enfin, le 9 avril 1999, une plaque commémorative en hommage aux familles internées a été apposée à l'entrée de la Saline. En voici le texte : « En ce lieu de la Saline Royale d’Arc et Senans, du 1er septembre 1941 au 11 septembre 1943 quelque 200 Tsiganes par familles entières furent regroupés puis internés par le Gouvernement de Vichy et la Feldkommandantur—Gadjo n’oublie pas … »

À la lecture de la première partie de cette enquête parue dans le précédent numéro, une fidèle abonnée, Mme Madeleine Prétot, nous a envoyé un témoignage émouvant qui lui a été adressé par la fille, de son prénom Geneviève, d’une Tsigane alors âgée de six ans au moment des faits. Elle s’y trouvait avec toute sa famille dont sa grand-mère qui y mourut à l’âge de 66 ans (ce décès est mentionné aux Archives Départementales du Doubs, 48W2).
Geneviève a recueilli le témoignage de sa mère : «On avait une baraque par famille. Mon père travaillait à l’extérieur, on le voyait pas souvent. On avait souvent faim. Quand mon père nous ramenait du pain de maïs, on étaient contents. On nous servait de la soupe à tous les repas. On avait cent grammes de pain par jour, le dimanche on avait droit à deux cuillérées à soupe d’huile et deux pommes de terre chacun ».
Plus tard, ils sont transférés à Jargeau : « (…) On a souffert aussi à Jargeau. Par contre on ne voyait pas les Allemands, le camp était gardé par les Français. Je me souviens quand même d’une fois où j’ai vu les Allemands venus jouer avec nous. Ils avaient enduit un poteau de mélasse et au sommet ils avaient déposé une pièce de monnaie. Il fallait grimper au poteau et attraper la pièce uniquement avec les dents. C’était trop difficile, ça glissait et ça collait, on n’y arrivait rarement et on disputait notre tour. Les Allemands eux, ils rigolaient bien ».
Parce qu’ils étaient considérés comme des « asociaux », entre 250 000 et 500 000 Tsiganes, sur les 700 000 qui vivaient en Europe, ont été exterminés par les nazis et leurs alliés – à l’exception de la Bulgarie – au cours de la seconde guerre mondiale.
En France, environ 3 000 Tsiganes furent regroupés dans une trentaine de camps, placement facilité par la loi de 1912 ordonnant leur fichage comme « nomades ».
Plus de soixante ans après les événements, cette histoire douloureuse reste encore trop peu connue.

 
Colette Foisy
Canard n° 86, 87- printemps, été 2008

Sources : Archives personnelles de Mme Madeleine Pretot.
Internet.
Le Progrès (avril 1999).
Etudes Tsiganes, revue semestrielle (février 1995).
Trames de vies n° 13 (mai 2007).