UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Histoire - Germigney


On ne vit pas avec le passé, mais l’ignorer est une hypocrisie et un manquement. Vouloir le réduire au silence par la destruction est plus grave encore, surtout lorsqu’il concerne le patrimoine et, dans
ce cas précis, un patrimoine qui constitue une partie de la mémoire de nos villages.

Bon nombre de maximes et proverbes de nos grands philosophes, penseurs et autres sages populaires l’ont depuis toujours observé et mis en exergue au fronton de la conscience universelle :
« Rien n’existe sans héritage » (Nietzsche) ;
« Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens » (proverbe sénégalais).
Les faits ci-après remontent à quelques mois. Une autorisation est donnée , sans concertation, de décider l’abandon et la destruction de la tombe du docteur Prudhomme au cimetière de Chissey.

Comment qualifier un tel acte, analyser une telle décision sachant que cette tombe fit l’objet d’un inventaire-classement par la Société d’Emulation du Jura en 1997, et figure dans l’édition du remarquable ouvrage-catalogue « Tombes d’autrefois » subventionné par le Conseil Général du Jura !
Cette tombe était surtout remarquable dans l’exécution d’une stèle-fronton, de forte symbolique, qui surmontait la simple pierre tombale dépourvue, elle, de tout intérêt.

Ce fronton laissait apparaître sur une face, une fresque composée de mosaïques aux couleurs variées. La devise « Art et Science » apparaissait, associée à la fausse équerre –au compas- à la massette et au rouleau de parchemin sur un fond de décor en feuilles d’acacias et de fleurs. En son centre, la Croix de Guerre 1914-1918 avait une place primordiale et paraissait éclairer cette fresque, pensée, dessinée et exécutée par le docteur Prudhomme et ses amis artistes.

Nous découvrirons plus loin l’homme, son action et sa mémoire que le village se doit de conserver et respecter.
Une telle décision méritait sans doute une information et un avis auprès des anciens du village. Cette démarche était des plus respectueuses et imposait de consulter « l’Association pour la Défense et la Sauvegarde du Patrimoine de Chissey et des villages alentour » créée en 1989.
Une solution alors était envisageable et souhaitable. Qu’un élu garant de la gestion du quotidien et du respect de l’identité de notre village agisse ainsi est assez déconcertant. C’est ainsi que des pans de la petite histoire locale disparaissent : ils en constituent pourtant la propre identité. Ces bouts de mémoire charpentent l’histoire. C’est notre mémoire collective que l’on viole et vole en agissant ainsi !

L’homme et son action
Maurice Louis Prudhomme nait le 14 juin 1873 à Pithiviers (Loiret). Tout comme son père Ambroise, Maurice se destine à la profession de docteur en médecine. Il exerce dans les hôpitaux militaires de Paris et y fait la connaissance d’Albertine Perret infirmière née à Besançon. Ils se marient le 21 novembre 1907 à Paris 14ème.
En janvier 1911, ils font l’acquisition d’une « des belles maisons » de Germigney appartenant à la famille Caron (industriels, à Fraisans et Roche-sur-Loue (Doubs).
Leur cercle de famille s’inscrira dans cette petite région. La belle-sœur du docteur épousera Félix Broutet de Chissey. Instituteur, Félix Broutet restera l’érudit reconnu. Ses inlassables recherches, analyses et nombreuses publications nous laisseront une somme impressionnante et précieuse de travaux-études sur les patrimoines et l’histoire du Pays dolois et jurassien.
La guerre de 1914-1918 mobilise le médecin-chef Prudhomme au front. Ses nombreuses notes journalières relatent la nature des blessures des soldats, les moyens mis à disposition et les conditions dans lesquelles exercent les médecins, chirurgiens et infirmiers : « (…) le plancher trop souple de la baraque opératoire au passage des brancardiers transportant les blessés a communiqué à la table de radiologie des ébranlements suffisants pour décentrer la tige-support qui a dû être envoyée en réparation, etc (…) ».

A son retour de la Grande Guerre, démobilisé, il demeure définitivement à Germigney ; il est élu maire-adjoint le 10 décembre 1919. Les gens du village l’appellent « le docteur Prudhomme ». Sa vie est désormais partagée entre sa passion pour les arts et les artistes, le bien-être et les services prodigués à ses contemporains. C’est un philanthrope et la délibération du conseil municipal du 21 mars 1921 sur l’assistance médicale gratuite l’atteste : « les assistés bénéficieront des soins gratuits de la part de M. le Docteur Prudhomme, habitant la commune de Germigney ».
Quelques anciens des villages alentour se souviennent et lui sont reconnaissants des soins et diagnostics prodigués dans un désintérêt total, sans regarder ni l’heure, ni le jour, ni les conditions climatiques. Haute silhouette, souvent vêtue d’une longue cape couleur bleu nuit, il se déplaçait à pied entre les villages de Chatelay, Chissey, Santans, Germigney.
Il décède à Germigney le 1er juin 1925.

Son action pour le monument aux morts
L’article 5 de la Loi du 25 octobre 1919 stipule que « des subventions seront accordées par l’Etat aux communes, en proposition de l’effort et des sacrifices qu’elles feront en vue de glorifier les héros morts pour la Patrie ». Il faut voir dans ce texte l’origine officielle du mouvement qui amènera les communes françaises à honorer leurs morts. Aucun texte réglementaire n’étant survenu à la suite de cette loi, toute latitude était laissée aux municipalités pour traduire la forme que revêtirait l’hommage prévu.

En séance du 20 avril 1920, le conseil municipal de Germigney décide l’érection d’un monument pour les enfants de la commune morts pour la Patrie. En séance extraordinaire du 28 mai, le conseil approuve les plans gracieusement établis par le docteur Prudhomme et le remercie pour les nombreuses démarches et les contacts entrepris. Le coût total du monument s’élève à la somme de 2 785 fr. Le total des fonds recueillis dans le village est de 985 fr, la commune prend en charge le solde, soit 1 800 fr.

Le monument est érigé sur un terrain communal, en alignement du chemin n° 7 à l’intersection avec la voie communale n° 3. L’exécution est confiée à M. Spinga Maxime, entrepreneur à Dole, ingénieur des Arts et Manufactures. Un glaive de bronze, lauré de 0,85m de longueur et une Croix de Guerre de O,20m de diamètre fournis par M. Louis Outhwaite, graveur-ciseleur à Paris, pour la somme de 500 fr, sont scellés sur cette pierre commémorative. Les noms des huit héros de Germigney sont gravés sur la plaque de marbre.

Le déplacement du monument à sa place actuelle est réalisé le 16 mai 1988.
La belle demeure du docteur Prudhomme, l’ami des Arts, des artistes et des artisans, située au n° 12 de l’actuelle rue du Val d’Amour, conserve de nombreuses boiseries murales et ameublements dessinés par le propriétaire et exécutés par M. Barraux menuisier à Chatelay. Il aimait se rendre à Chatelay et se complaisait dans l’atelier du menuisier. Il en admirait les gestes et le juste respect du trait dans l’exécution des ouvrages entrepris.

Sensible aux arts, il jouait admirablement du violon et s’improvisait volontiers sculpteur, modelant bustes et bas-reliefs en céramique.

Le docteur encourageait aussi des amis peintres, les conviant à Germigney pour venir exécuter d’amples et bucoliques fresques murales, venant se cadrer dans les boiseries agencées.
La maison s’ouvrait ainsi comme un salon d’idées, de pensées et était le témoin de débats philosophiques, artistiques, humanistes, sans oublier l’humour dans la vision de relativiser les choses de la vie. En témoigne ce texte gravé dans le massif d’un panneau de bois :
(…) Pour se garantir du trépas
pour être heureux comme une souche,
voici la table et ses appâts,
la soupe grasse à pleine louche,
le rôt, les légumes de couche
les ragoûts bien assaisonnés
et le vin frais qui tombe en douche
dans le trou qu’on a sous le nez ! (…)

Robert Francioli
Canard n° 67, Printemps 2003