UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Histoire - Famille Ravoyard


Quelle étonnante histoire que celle de la famille Ravoyard de Franche-Comté !

Tout commence le 14 mai 1610 : Roi de France depuis l’an 1589, Henri IV, celui qui avait échappé avec peine au massacre de la Saint Barthélémy, celui qui avait abjuré le protestantisme en 1593, celui qui voulait que tout paysan puisse « mettre chaque dimanche, la poule au pot »… Celui qui, rappelons- le, avait en 1595 envahi la Franche-Comté et ravagé sa campagne, mais mis en échec par les villes de Dole, de Gray, de Salins, de Poligny et Arbois qui lui ont vaillamment résisté…

Le roi quitte le Louvre et se rend à l’Arsenal où résidait Sully. Rue de la Ferronnerie, son carrosse se trouve pris dans un embarras de la circulation, lorsqu’un passant se jette sur lui et le poignarde par trois fois, avec un couteau volé dans une auberge, le deuxième coup étant mortel…
Le régicide se nomme François Ravaillac !

ravaillac
Mon propos, ici, n’a pas la prétention d’énoncer quelque affirmation historique que ce soit, mais simplement de rappeler, en partie, ce que disent de cet évènement tragique, certains historiens et chroniqueurs mais également ce qu’a colporté au long des siècles la légende villageoise, régionale ou familiale qui souvent, à mes yeux, est très proche de la vérité.
 
J’ajouterai toutefois que le Vert Galant, assassiné par un habitant d’Angoulême aurait peut-être dû réfléchir à la devise de cette ville : « Ma force réside dans la fidélité de mes citoyens »…
On a écrit tout et n’importe quoi concernant François Ravaillac et cette affaire reste, encore aujourd’hui, une des plus grandes énigmes de l’Histoire.

Certains le disent, je cite : « issu d’une famille pauvre, ses parents, séparés, vivent de la mendicité… Il devient tour à tour domestique, maître d’école, solliciteur de procès… Il devient également très religieux, il aurait eu des visions… Il cherche à entrer chez les Jésuites qui ne l’acceptent pas »… Ce serait un illuminé, un fou de Dieu…
D’autres le déclarent orphelin de père, élevé par sa mère qui lui aurait inculqué des principes religieux qui devaient le marquer profondément. Il aurait été emprisonné pour dettes…
D’autres encore soutiennent qu’il est né à Angoulême en 1578 où il vivait dévotement avec sa mère : il devait travailler pour deux, son père ayant quitté le domicile familial…Il aurait agi par une inspiration venue du Diable…
Plus loin on peut lire : la famille Ravaillac, originaire ou non d’Angoumois, était établie dans cette province au commencement du XVIème siècle et à cette époque, elle possédait, à Angoulême, ces offices de judicature par lesquels tant de familles bourgeoises contemporaines arrivèrent aux charges communales ou judiciaires d’où elles s’élevèrent, plus tard, jusqu’à la noblesse…
François Ravaillac aurait dit, au cours d’un de ses interrogatoires « les sermons que j’ay ouys, ausquels j’ay appris les causes pour lesquelles il estoit nécessaire de tuer le roy ». Qui prononçait ces sermons ? François Ravaillac a-t-il subi comme d’aucuns le prétendent l’influence des prédicateurs préconisant le « tyrannicide » pour mettre un terme à une politique contraire aux intérêts du catholicisme ? Est-ce l’une des coteries appartenant à l’entourage royal qui l’aurait encouragé ? Il aurait, toutefois, toujours affirmé avoir agi seul.

Après avoir été soumis à la « question ordinaire et extraordinaire », il est exécuté dans des conditions épouvantables et d’une cruauté inouïe, le 27 mai 1610 sur la place de Grève à Paris. Il mourut dans d’atroces souffrances sous les cris hostiles de la foule.
Le crime de lèse-majesté divine et humaine, est, à l’époque, le pire des forfaits dans la hiérarchie des délits. François Ravaillac est exécuté et sa famille est dorénavant forcée à l’exil ; de plus, un édit est promulgué interdisant à toute personne du royaume de se nommer Ravaillac.
De grands auteurs ont abordé le sujet :
Voltaire lui-même dans ses œuvres complètes, dictionnaire philosophique qui cite le « Dialogue d’un page du duc de Sully et de maître Filesac, docteur de Sorbonne, l’un des deux confesseurs de Ravaillac ».
Roland Mousnier dans son beau livre « l’Assassinat d’Henri IV » chez Gallimard (folio) qui peut se compléter par les analyses de Jean Pierre Babelon « Henri IV » chez Fayard Emmanuel J. Loiseleur dans « Questions d’histoire du XVII° siècle (1873 »’ pour qui il y avait bien un projet ou une conspiration d’assassinat.
Philippe Erlanger dans son livre « L’étrange mort de Henri IV » (1964), prétend qu’à son arrivée à Paris, Ravaillac fut logé chez Charlotte du Tillet, la maîtresse du duc d’Épernon.

Nota : Le duc d’Épernon, semble-t-il était assis dans le carrosse à la droite du roi lors de l’attentat tout comme Lavardin, Roquelaure, La Force et Montbazon à sa gauche, Liancourt et Mirebeau en face de lui…
Jeanine Garrisson, historienne et femme de lettres française, spécialiste de l’histoire politique et religieuse du XVIème siècle aborde ces évènements dans son ouvrage : « Ravaillac le fou de Dieu » aux éditions Payot en 1993.
Emmanuel Le Roy Ladurie dans le Figaro Magazine du 7 juillet 2007 : « Celui qui a tué Henri IV, le 14 mai 1610, tout le monde sait son nom : Ravaillac. Mais a-t-il agi seul ? Si ses déterminations sont claires, il ne peut être totalement exclu ni vraiment prouvé que son geste fut inspiré par des complices. Et surtout, il y avait peut-être une seconde équipe de tueurs… »
Plus proche de nous, dans son ouvrage « Mon pays comtois » mais aussi dans le texte qu’il a écrit pour le magnifique spectacle en multivision « Couleurs & Reflets du Jura » l’écrivain scénariste comtois, lauréat de l’Académie Française, André Besson rappelle cette « saga » des Ravaillard-Ravoyard dont Rousset dans son Dictionnaire des Communes de Franche-Comté, au paragraphe « Lavigny », parle en ces termes :
« (…)… A la fin du XVIème siècle, une famille étrangère vint s’établir au milieu de la forêt de Ronnay ; c’était les parents de Ravaillac ou Ravaillard, assassin de Henri IV : ils avaient quitté Angoulême pour échapper aux persécutions. Ils ont toujours vécu à Ronnay, dans l’isolement, sans fréquentation avec les autres habitants. Un vieillard, chef de famille qui existe encore, disait, il y a quelque temps, à un étranger qui s’était arrêté dans sa chaumière, en allant visiter l’abbaye de Baume : « Tels que vous nous voyez, monsieur, eh bien, nous sommes nobles, il y a du sang de roi sur le nôtre » .
Le blason : enregistré par le bureau de Maintenance Héraldique de France le 11 janvier 1993. Sa description est simple selon la famille : « l’écartelé en sautoir rappelle que le malheureux François Ravaillac fut écartelé par quatre chevaux. Les émaux : le rouge ou « geule » symbole de courage, le vert ou « sinople » symbole d’espérance et de liberté. Les meubles :la couronne renversée en 1 symbolise la chute d’Henri IV, le R en 4 marque l’initiale du patronyme, les deux bras armés en 2 et 3 nous apprennent que le régicide était ambidextre ».

Tout et n’importe quoi… Citations : « il inspirait la méfiance parce qu’il avait mauvaise mine, il était grand et fort avec de gros bras et des grosses mains et il était roux, d’un roux foncé, noirâtre et paraissait lugubre…. »
Selon Tallemant des Réaux : « C’était un colosse à la barbe rousse et aux cheveux un tant soit peu dorés…C’était une espèce de fainéant qu’on remarquait à cause qu’il était habillé à la flamande plutôt qu’à la française. Il traînait toujours une espée. Il était mélancolique et d’assez douce conversation… ». (Fin de citations).

Voici une portion de carte ancienne de cette région, carte dite « Cassini » sur laquelle on peut voir, à droite de Lavigny où se situent le Bois et le hameau de Ronnay (écrit ici Ronay). À l’heure actuelle, il ne reste rien de ce hameau mais un endroit précis se nomme « le champ Ravaillard».
« Souvenez-vous que le nom d’un homme est pour lui le mot le plus agréable et le plus important de tout le vocabulaire, déclare le psychologue américain Dale Carnegie ». Empêchée de porter son patronyme Ravaillac était déjà une mortification importante et on imagine sans peine, la douleur, le désarroi et les énormes difficultés de cette famille de l’Angoumois, brutalement chassée de sa douce région, son habitation détruite par ordre de l’Etat, cette famille expulsée de France et choisissant le Jura au climat rude comme terre d’accueil.
Je pense soudain au Discours de réception à l’Académie Française du Comte de Montalembert, Député du Doubs de 1848 à 1863 dont voici un extrait : « (…) Parmi nos provinces de l’Est, il existe une contrée dont le nom porte l’empreinte de son histoire, de sa vieille indépendance, du mâle courage de ses enfants, la Franche-Comté de Bourgogne est comme le Tyrol de la France : une nature grandiose et pittoresque y tient lieu de monuments et le cœur de l’homme semble emprunter à cette nature quelque chose de sa force et de sa grandeur. Sur les flancs du Jura, au milieu des forêts de sapins et dans les gorges profondes que creusent le Doubs et ses affluents, il s’est formé une race austère, énergique, intelligente(…) ».

Notre région était en 1610 sous autorité espagnole ; les Ravaillac partaient donc « à l’étranger ». Durant plus de quatre-vingts ans cette famille aurait donc vécu, avec grand courage et dans la plus grande discrétion, certainement dans le plus grand dénuement dans le bois de Ronnay tout en subissant les terribles évènements tels que ceux énumérés ci-après :
1618 : début de la guerre de Trente Ans,
1635 : Richelieu ordonne l’envahissement de la Comté, la guerre de Dix ans (en fait de 1634 à 1644) qui ruine le pays,
1668 : Première conquête de la Comté par Louis XIV qui la réclame en héritage de sa femme Marie Thérèse, fille du défunt roi d’Espagne,
1674 : Seconde tentative de conquête par Louis XIV,
1678 : Traité de Nimègue.
N’oublions pas que ces bouleversements étaient accompagnés de rapines, d’assassinats, mais également de famines et d’épidémies telle que celle de la peste et que les campagnes subissaient souvent le plus fort de ces exactions et malheurs.
Mais voici soudain que les Ravaillard-Ravoyard sortent du bois…
 
En effet on en trouve tout d’abord à Quenoche, en Haute-Saône, le 12 septembre 1691, avec le mariage de Marie Ravaillard avec Claude Deces. Témoin, Nicolas Ravaillard. Géographiquement plus près de nous, voici Claude Ravoyard qui, en 1699, s’installe à Vaudrey où il épouse Clauda Coutrier .

 
Six enfants naîtront de cette union, tous à Vaudrey :
- Anne, née le 26.11.1699, qui a pour parrain Denis Marlin et pour marraine Anne Brigand. Elle donnera naissance à une fille, Anne Ravoyard le 08.05.1726 et épousera Joseph Bredin.
- Catherine, née le 31.01.1702, parrain Émilian Rameau de Vaudrey, marraine Catherine Marlin d’Ounans,

- Jean Baptiste, né le 19.05.1704, parrain Jean Baptiste Munier de la Ferté, marraine, Jeanne Antoine Rome, qui épouse Jeanne Gauthier, aïeul des Ravoyard actuels.

- Claude François, né le 12.03.1706, décédé le 06.09.1706.

- Anatalia née le 02.08.1707, célibataire décédée le 23.09.1774.
- Antoine, né le 20.07.1711, parrain Antoine Petetin, marraine Estienette Jouquey.
Les Ravoyard prennent racines à Vaudrey aujourd’hui appartenant au canton de Montbarrey et à l’arrondissement de Dole. Prendre racines avec un s à racine n’est pas un euphémisme mais une réalité bien établie : les indications qu’offre actuellement internet en matière de généalogie montrent qu’entre 1’an 1699, mariage de Claude Ravoyard et 1891, on compte plus de 121 naissances, 33 mariages et 103 décès de Ravaillard dans ce petit village qui compte aujourd’hui 319 habitants.

Bien des patronymes régionaux, encore présents, se retrouvent dans les alliances avec les Ravoyard comme par exemple les Berthet, Bredin, Chey, Cressignard, Jouquey, Joussot, Magdelaine, Marlin, Munier, Petitjean, Petitguyot, Richardet, Robardet, Quintard, Rome, etc…
Nous verrons, dans la suite de cet article comment les Ravoyard se sont réunis en une Association vivante et solidaire et quelles sont les entreprises locales qui ont été créées par cette grande famille jurassienne. Nous avons, dans notre précédent numéro du Canard sur la Loue, eu un aperçu sur l’histoire de la famille Ravoyard de Franche-Comté qui débute par l’assassinat, le 14 mai 1610, du roi de France, Henri IV.

Moins de quinze jours après, le régicide est mis à mort dans des conditions épouvantables de cruauté, torturé puis écartelé… Le patronyme est alors interdit en France et la famille de François Ravaillac est chassée hors frontières…
Ce ne sera environ qu’un siècle plus tard que ces exilés relèveront la tête et tenteront de reprendre une vie normale. En matière de généalogie, il semble que les familles qui ont subi de telles tragédies acquièrent une volonté farouche et une détermination puissante qui leur permet de surmonter leur désarroi.
On a vu que les Ravoyard, qui ne manquent pas d’énergie, ont œuvré avec courage et pugnacité pour s’intégrer parfaitement dans leur nouvelle région, la Franche-Comté. Ce fut une réussite.
 
Depuis, selon un site de généalogie, on compte soixante-dix-neuf personnes portant ce patronyme sur trois départements principalement: le Jura, la Loire et le Loiret. On cite, lors de recherches sur Google, plusieurs personnages importants comme une jeune femme, très active et influente, directrice de la communication de la section française d’Amnesty international, auteur d’un article faisant référence sur « les prémices de la peinture jordanienne moderne », responsable de la Production de l’émission « Le jour du seigneur », une autre Ravoyard membre du conseil municipal d’une ville importante du Jura, deux officiers supérieurs, plusieurs commerçants. Le Canard sur la Loue a, il a quelques années, produit une description de l’ importante entreprise de construction métallique de Vaudrey :
En 1993, une Association familiale Ravoyard est née, avec blason et site Internet : http://site.voila.fr/ravoyard/index.html.
Depuis 1986, les Ravoyard (les Ravoyaux comme ils s’appellent familièrement eux-mêmes) se réunissent donc régulièrement autour d’une bonne table et agrémentent leurs réunions de manifestations à thèmes divers comme, en 2001, à Rosnay, un lâcher de ballons dont voici une photo :
En 2003, à la Vieille Loye, la visite des baraques du 14 ; en 2006, un week-end « sports d’hiver » du coté de Cerniebaud ; en 2006, la visite des maisons comtoises de Nancray ; en 2007, une sortie « médiévale » dans le Mâconnais.

Tout dernièrement, ce fût à Port Lesney, une soirée « Couleurs et reflets du Jura » qui leur a permis de découvrir le département autant par ses merveilleux paysages que par son histoire, grâce à la présence de l’écrivain André Besson et la participation de l’équipe « l’association doloise de l’APUS ».
La présidente actuelle de cette association active et structurée est Madame Michèle Brieger dont le grand-père était un Ravoyard, le Vice-Président étant Jean Ravoyard de Saint Brisson sur Loire (Loiret).
J’ajouterai, pour l’anecdote, que le mot « Ravoyer », selon certains, voudrait dire : remettre sur le droit chemin, remettre de bon niveau…
Et de plus que « la Ravaillac », serait une variété de pomme en forme de sphère, pomme à cuire, à croquer ou à utiliser pour le cidre.

Rémy Démoly
Canard 88, 89, automne, hiver 2008