UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Histoire - Faire du bois sur la rivière !


… telle est la singulière expression encore usitée par quelques villageois du Val de Loue et qui laisserait à penser qu’elle est liée à l’activité des radeliers. Il n’en est rien car depuis un siècle, les radeliers ne hantent plus la rivière, leurs radeaux ne s’échappent plus des ports au bois, leur activité est à jamais révolue …
Les divagations millénaires de la Loue ont façonné ce territoire en une confusion d’anciens lits, de mortes actives, du lit actuel, cadastrant ainsi un territoire imprécis et indécis d’eau et de terre, prédilection d’une abondante et confuse végétation. C’est en ces lieux, « qu’aller faire son bois sur la rivière » demeure une pratique ancestrale que les petits paysans se réservaient à la morte saison.
Composée d’essences ayant prédilection pour les sols humides tels les trembles, les vernes, peupliers, osiers, saules, « masaules », etc. Ce produit s’avérait d’un bon complément et rapport pour les paysans. De moindre coût, ces bois blancs fournissaient un feu vif à combustion forte avec une rapide montée de la chaleur, et trouvaient ainsi leur principale destinée aux chauffages usuels et quotidiens de la ferme. Mais le plus prisé d’entre eux était le « saule des Grisons » pour la grande dureté de ses fibres, la chaleur dégagée n’avait de comparaison avec aucune autre. On évitait ainsi d’entamer le bon bois façonné aux affouages dans les communaux, réservé pour le chauffage de l’habitat.
A Chissey, Nicole et André Senot racontent : « le feu, c’est chaque jour de l’année qu’il fallait l’allumer, le chauffe-eau n’existait pas encore. Chaque jour il fallait l’eau chaude pour nettoyer les ustensiles laitiers ; chaque jour il fallait cuire la chaudière pour les cochons. La chaudière consistait en une pâtée –bouillie- faite de pommes de terre (les plus petites), les céréales, les herbes : orties, « drus » (larges feuilles poussant dans les endroits humides). Une journée par semaine aussi il fallait chauffer le four à pain. Une fournée de douze miches grosses comme le cercle de mes bras », lance André pour nourrir les neuf personnes de la famille.
Maurice Rampin se souvient du (bois de « gourre ») qu’il allait façonner avec son père. Quand le feu de bois était terminé dans les communaux, ils allaient exploiter ce bois, uniquement des « saules des Grisons ». débités en perche, ils le ramenaient sur la voiture à cornes tirée par les bœufs. A la maison, les plus petites perches étaient tranchées à la serpe, les plus grosses, de la taille d’une bouteille étaient sciées à la scie à main. Seule essence qui donnait une très bonne chaleur, même en bois vert, le « grison » était un bon allié pour cuire aux cochons, pour le fourneau à 4 trous et chauffer le four à pain. Pour la fête du village (15 août) après la cuisson du pain, la chaleur du four dorait quelques brioches préparées par la mère.
Non négligeable aussi ce que parfois « lo qu’veuille » leur attribuait en quelques troncs d’arbre ou lot de bûches façonnées. En patois de Chissey « lo qu’veuille » désigne le ramassis de branches, de végétaux séchés et arrachés, de roseaux, charrié par la crue et qui demeure en retenue des buissons ou déposés sur une bosse de terre lors de la décrue. Dans ce cas, il fallait au printemps brûler ces végétaux pour nettoyer les prairies.
Aussi, au village de Chissey, lorsque les vents d’ouest rabattaient les fumées sur les habitations de la rue de la Chênée (celle tirant vers la forêt de Chaux), rien d’étonnant que leurs occupants, malicieusement, objectaient que cela sentait le bois de « gourre » ou « gour » (en Franche-Comté, signifie gros trou d’eau dans la rivière, ou laissé par la rivière sur les terres, après une crue).
Aujourd’hui, à Ecleux, Bernard Eplénier prolonge cette tradition parce indispensable pour le maintien en bon état de ses pâtures. Bernard pratique encore cette expression « aller couper des « grisons ». Façonnés en stère, ce bois est un précieux apport pour le chauffage de la maison. Bernard se souvient des perches à longueur de 3 mètres coupées par son père au lieu-dit « la Cruposée » encore appelée « Creuposée ». Ramenées sur la voiture à planches tirée par le cheval et entassées dans la cour de la ferme, ces perches vont être débitées à longueur d’année, quand les travaux agricoles autorisaient quelques instants de répit. Il y avait toujours une perche en attente dans les bras croisés du chevalet et la scie à monture était à portée de mains.
A Chamblay, André Bouton et son père allaient « couper les gourres » le long de la rivière et sur les anciens bras ; en patois rapporté par André : « on vo ollai coupai des gourres lou long de lo r’vère » .
Même exploitation, même affectation qu’à Chissey et même prédilection pour le saule (« sausse » en patois) des Grisons. André se souvient de l’exploitation sur la Morte du Clouzé (lieu-dit de triste mémoire, puisqu’en 1937 c’est en ces lieux, entre Chamblay et Ounans, qu’Emile Guillaume de Chamblay noya ses deux bœufs et la charrue en se retournant au bout de sa culture, sur la berge érodée en dessous par la crue).
Cette année-là, ce sont des réfugiés espagnols fuyant le régime franquiste qui débitèrent les perches en échange de nourriture et d’hébergement.
Subsista une autre façon d’exploitation de ce bois de rivière jusqu’aux années 1953 : des lots d’une longueur de 100 m étaient délivrés par l’administration fluviale afin d’assurer le bon état d’entretien des berges de la Loue entre Chamblay et Chissey.
A Ounans, René Chevaux et son père « s’en allaient couper du bois sur la rivière au lieu-dit « la pantaine des Marlin ». Ce territoire est enclavé entre l’ancien lit de la Loue, derrière le barrage du moulin et le lit actuel. Exploité en perches ou en stères sur une parcelle de 25 ares entièrement boisée, où « le grison » qu’il qualifiait de « charmille de rivière » était fort prisé pour le chauffage.
Les autres essences convenaient pour les besoins quotidiens de la ferme. La
charbonnette coupée en cordes (66 cm) était destinée pour le four à pain qu’ils allumaient chaque samedi, utilisant la fin de la chaleur pour cuire 12 brioches pour la fête patronale (St-Maurice).
Grande similitude pour cette pratique dans la famille Mairot demeurant également au Coin d’Amont. Chez les Mairot, depuis toujours on allait couper les gourres. André se revoit avec son père couper déjà les perches de bois sec, sur pied, dans cette parcelle boisée située dans la baissière du Clouzé, avant de façonner saules et surtout « grisons ». Débité en perches de 1m50 ce bois mort était mis en fagots, lié par une « vouaille » (liane de la clématite sauvage).
Dans quelques belles billes de saule qu’il portait à sciage chez Senot à Chatelay, des planches utiles à l’exploitation étaient débitées (plateaux des voitures, stalles des écuries, etc). Il mettait de côté une bille bien choisie qui était portée chez Toubin, le sabotier d’Ounans …
A la Loye, dès que l’affouage était terminé en forêt de Chaux, Bernard Chevannes et son père allaient faire du bois sur la Loue. Là aussi il fallait stopper l’avancée des saules, des osiers sur les prairies situées près de la Loue. Ici cette besogne n’imposait qu’un seul impératif, leur évacuation rapide de ces lieux en bordure de la rivière. Les difficultés d’accès ou la soudaine montée des eaux avaient tôt fait de venir à bout de leurs efforts.
Non loin d’ici, aux confins du territoire communal, la famille Lescalier du Bois Banal allait faire du bois aux gravières entre Loue et Clauge. Jacky Lescalier parle longuement du bois exploité sur les bords de la morte du Mata et en bordure de la Clauge. Ici le risque de voir son bois emporté par la crue était moindre.
En vis-à-vis, le village de Nevy-les-Dole se dessine derrière une lignée de peupliers. La Loue coule entre les deux, un gué les rapprochait le temps des basses eaux. Ces lieux d’entre-deux furent longtemps le coin de terre de prédilection pour André Coutot. Roger Baudet prend grand plaisir à rapporter les souvenirs qu’il garde de cet homme. Ces lieux de partage étaient son territoire et il avait préférence pour cette pâture qu’il entretenait avec passion, au bord de la Loue, en y faisant la totalité de son bois de chauffage, se souciant peu de ce que les autres habitants qualifiaient ce bois de peu de valeur.
Que de fois sa femme s’inquiéta lorsqu’il tardait à rentrer rapportant son bois des îles qu’il façonnait en stères. Une bonne année, c’était quelques grumes qu’il vendait pour bois de papier ou autres transformations.
Dans quelques familles, on savait allier ces bois blancs qui sont d’excellents bois de relance particulièrement pour le chêne qui consumé seul « gaume » (bistre, difficulté à brûler). Au four, ces bois laissent une cendre propre, claire, légère, facile à nettoyer.
Au village de Souvans, la famille Guichard faisait du bois de rivière, principalement sur la Cuisance. Le souci premier était d’entretenir les berges et assurer le bon écoulement des eaux. Ce bois exploité en perches, ramené de suite à la ferme, allait chauffer la chaudière et le four à pain. Le bois des grisons était particulièrement apprécié pour le four à pain, car sa vive et éphémère chaleur avait la particularité de ne pas brûler le pain. C’est aussi dans le four qu’on grillait le maïs, porté à moudre au moulin de Vaudrey pour en faire la farine de gaudes.
Tout en faisant leur bois de rivière, André et son père préservaient les jeunes saules, sains de troncs, qu’ils laisseraient grossir quelques années. A maturité, cette bille de choix était destinée au sabotier de Pleure. Souple et léger, le saule convient bien à la fabrication des sabots.
Le père d’André lui rappelait le temps où il allait faire des « saucissons » pour renforcer les berges de la Cuisance. C’est avec les branches de perches exploitées qu’il confectionnait ces sortes de fagots qui étaient fixés à la berge à l’aide de piquets, de tresses de végétaux, préservant ainsi d’une érosion rapide les terres riveraines.

Robert Francioli
Canard 78, printemps 2006
 
(1) « flottage à bûches perdues » : c’est le terme utilisé pour évoquer le flottage des bûches, jetées en vrac sur les ruisseaux, les rivières. Ce flot sera surveillé tout au long de sa descente pour éviter la formation « d’embâcles » (enchevêtrements). Arrivées au port au bois, ces bûches seront sorties de l’eau et acheminées vers diverses destinations : le chauffage – la cuisson – le chauffage des verreries, des tuileries, etc.