Personnage célèbre - Edgard FAURE


Les élections cantonales en 1955 dans le canton de Villers-Farlay
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Il fut élu le 19 novembre 1946 député du Jura et eut aussitôt ce très joli mot : « je suis Franc-Comtois de naissance depuis … tout à l’heure ! ».
A sa mort le mercredi 30 mars 1988, l’hommage de Jean-Pierre Chevènement résuma le sentiment général de l’époque : « c’était un homme merveilleusement intelligent, attachant, plein de charme et politiquement capable de s’élever au niveau de l’intérêt général (…). Grâce à Edgar Faure, on croyait que les affaires de l’univers se réglaient au conseil régional ».
Ceux de François Miterrand et de Jacques Chirac n’étaient pas mal non plus :
F.M. : « Edgar Faure tenait le refus du dogmatisme pour une doctrine, affirmant que le gouvernement des hommes pourrait utilement s’inspirer de la démarche scientifique qui procède, avec modestie, par critique et expérimentation (…). Il fut, avec jubilation, ce que jadis on appelait un honnête homme ».
J.C. : « Edgar Faure, sous des étiquettes politiques différentes mais qui ne changeaient rien à ses engagements de fond, a été un très grand serviteur de la France (…). Cet homme, qui a toujours été le contraire d’un sectaire ou d’un idéologue, se faisait la plus haute idée de notre pays, de sa place dans le monde, du rang qu’il a vocation à occuper au sein de l’Europe ».
Lorsqu’il avait été élu député du Jura en 1947 il s’était domicilié par obligation à Lons le Saunier, route de Besançon, dans un appartement en location. Il n’y venait pas souvent, car le logement manquant de confort il préférait résider à l’hôtel Chandioux à Dole où il avait lié des liens d’amitié avec les propriétaires.
C’est en 1955 qu’il s’installe à Port Lesney. C’était l’année des cantonales et c’est à cette occasion qu’il fit la connaissance des douze communes du canton de Villers-Farlay (Certémery n’était pas encore rattachée à Mouchard) et se lia d’amitié avec la plupart de leurs maires.
Face à Edgar Faure, l’adversaire était de taille, c’était le très charismatique Pierre Poujade ou plutôt son parti poujadiste l’Union de Défense des Commerçants et Artisans (UDCA) représenté par deux délégués : l’un était commerçant à Poligny, l’autre agriculteur à Chamblay – lui-même étant inéligible dans le département. « L’espiègle farfadet de la rouspétance quotidienne » comme l’appelait Edgar Faure avait préparé sérieusement ses troupes qui étaient nombreuses, organisées et virulentes.
Un jour où devait avoir lieu une réunion capitale à Port Lesney, Edgar Faure était retenu pour une importante affaire franco-tunisienne : il choisit Valéry Giscard d’Estaing pour le remplacer à Port Lesney. C’est ce jour là que … mais laissons le parler Edgar Faure, sa plume est vive et élégante : « …une petite équipe fauriste alla résolument tenir garnison chez « la Berthe », Mlle Berthe Billet, une célibataire hors d’âge. Propriétaire et exploitante d’une unité de production électrique qui fournissait le courant à EDF, elle demeurait gestionnaire du réseau . « Ne vous occupez pas de nous dirent à « la Berthe » ces visiteurs du soir, nous faisons le nécessaire ». Dès qu’un orateur prenait la parole, ils coupaient le courant, puis le rétablissait au bout de quelques minutes. On répandait le bruit que le temps orageux occasionnait des courts-circuits. Aucun des émissaires de Poujade ne vint d’ailleurs jusqu’au moulin dont ils ne connaissaient pas l’existence. Un joyeux chahut s’installa pour la soirée, interrompu de temps en temps par un début de harangue qui devenait inaudible après le martèlement des premières phrases ».
Comme on le voit, les campagnes électorales se déroulaient bien différemment que celles de maintenant. C’était plus mouvementé, plus « physique ». Chaque candidat sillonnait le territoire entouré d’une armée de supporters. Il y avait des « embuscades » quelquefois restées légendaires. Des affiches étaient collées, recouvertes, décollées. Les colleurs faisaient parfois le coup de poing face aux colleurs d’en face.
L’Edgar, comme on l’appelait familièrement dans le canton, était une figure typique et populaire sachant aborder les gens d’ici d’une façon simple et sans chichis.
Les personnes qui l’ont côtoyé à cette époque racontent qu’il lui arrivait de partager ses repas en trois séquences : les hors d’œuvres à un repas de commémoration du 11-novembre, le plat principal à une réunion des maires du canton, le fromage et le dessert ailleurs. Les trois mets accompagnés d’un Ferney-Branca certainement pour en assurer une meilleure digestion !

La tournée des bureaux :
Mais revenons à cette campagne. Edgar Faure raconte : « L’après-midi tournait à vide. Je décidai de prendre une voiture et, dans la seule compagnie de Lucie, d’aller jusqu’à l’extrémité du canton d’où je pourrais revenir en faisant la tournée des bureaux de vote. Je marque l’arrêt à Ounans, puis à Chamblay, serrant les mains des maires et des assesseurs, saluant les votants et m’enquérant du pourcentage d’assiduité, qui était honorable. Quand je fis halte à Villers-Farlay, on vint me dire que Pierre Poujade, escorté d’une unité légère, suivait avec un léger décalage le même itinéraire. J’abrégeai ma visite, accélérai jusqu’à la station suivante, Ecleux où je ne fis qu’entrer et sortir. Cette fois j’aperçus à l’autre bout de la ligne droite le peloton des voitures qui fonçait vers nous. Je passai en accélérant le prochain virage et, profitant de ma connaissance du terrain, je me lançai dans la bifurcation de gauche où le département du Doubs m’engloutit ».
Les résultats furent brillants : Edgar Faure obtint 1186 voix et les deux candidats poujadistes 265 et 156.
Un instant d’émotion pour le nouveau conseiller général fut l’arrivée de l’instituteur M. Boichot lui présentant le drapeau des anciens combattants.

Colette Foisy

 Edgar Faure, sa vie, son œuvre

A l’occasion du centenaire de la naissance d’Edgar Faure, nous avons tenu à présenter à nos lecteurs, en forme d’hommage, cet homme politique brillant, atypique, parfois consensuel à l’extrême et quelquefois controversé. Au long de sa très longue carrière il marqua de toute sa personnalité notre région et particulièrement le Val d’Amour où il fut conseiller général dans le canton de Villers-Farlay en 1955, et le maire très apprécié de Port Lesney durant 28 ans.
Fils d’un médecin militaire, Edgar Faure naît le 18 août 1908 à Béziers et parcourt la France au gré des affectations de son père. Il étudie ainsi aux collèges de Verdun et Narbonne, aux lycées Janson de Sailly et Voltaire, à Paris. Bachelier à quinze ans, sa curiosité le conduit à s'intéresser à divers domaines. Il est agrégé des facultés de droit et diplômé de russe de l'Ecole des langues orientales. Il devient avocat à la Cour de Paris dès 1929 ; il est alors le plus jeune avocat de France. Sa passion pour la politique le fait côtoyer un temps l'Action française avant de rejoindre la mouvance radical-socialiste. Il écrit et publie à la même époque plusieurs romans policiers sous le pseudonyme d'Edgar Sanday. En 1931 Edgar Faure épouse Lucie Meyer, fondatrice avec Raymond Aron de la revue La Nef.
En 1942, craignant les mesures d'exclusion du régime de Vichy, il rejoint Louis Joxe et Pierre Mendès-France à Alger où il dirige les services législatifs de la présidence du Comité français de libération nationale puis le secrétariat général adjoint du Gouvernement provisoire à Alger en juin-juillet 1944. De retour à Paris il travaille auprès de Pierre Mendès-France au ministère de l'économie. Après la démission de ce dernier, Edgar Faure accepte de remplacer Paul Coste-Floret comme délégué adjoint du ministère public au Tribunal militaire international de Nuremberg en 1945.
En octobre 1945, Edgar Faure se lance dans une carrière politique qui durera jusqu’en 1977. Le détail figure en fin de l’article.
En parallèle à son activité parlementaire, littéraire et professorale, à la Faculté de droit de Dijon, Edgar Faure occupe de nombreux postes ministériels.
Son action au gouvernement se résume en trois points : la réforme de l'économie et le redressement des comptes publics, la construction européenne et le renforcement diplomatique de la France, la politique coloniale française en Afrique du Nord.
En matière budgétaire, Edgar Faure est à l'origine d'une proposition de résolution invitant le gouvernement à prévoir la possibilité d'octroi par la Banque de France d'avances sur délégation des titres de l'emprunt (15 janvier 1948), ainsi que de l'assainissement des finances publiques en adossant le budget de l'Etat de 1950 au plan de redressement Mayer. Aussi, lors de sa première législature, en 1952, il forme un gouvernement, qualifié par la presse d'"Ali Baba et de ses quarante voleurs", qui réforme les entreprises nationalisées, fait voter, le 28 février 1952, l'échelle mobile des salaires, avant de démissionner le lendemain en raison du refus de l'Assemblée d'augmenter les impôts. Ministre des Finances et des affaires économiques sous le gouvernement Laniel, il propose, un plan d'expansion de dix-huit mois. Lors de sa seconde législature, il obtient, en mars 1955, les pouvoirs spéciaux en matière économique, ce qui lui permet de faire face à la contestation sociale des poujadistes.
Sur le plan international, Edgar Faure mène campagne en 1952 pour la communauté européenne de défense (C.E.D.) et parvient à se maintenir au gouvernement en dépit de l'hostilité de l'Assemblée quant à ses conceptions de la France et de l'Europe. Il règle en 1954 le dossier indochinois, et, alors que le projet d'une C.E.D. est abandonné, promeut, à Messine, l'idée d'une communauté européenne de l'atome et d'une communauté économique européenne. Témoin d'un monde bipolaire et d'une politique étrangère française indépendante, il est l'artisan de l'établissement de relations diplomatiques avec l'U.R.S.S. et la Chine.
La question de l'Afrique du Nord imprègne ses passages à la tête du gouvernement et fait ressortir l'ambiguïté et les contradictions du personnage. En 1952, afin de calmer la situation en Tunisie, il renforce la présence militaire dans le pays tout en parlant d’« autonomie interne », puis mandate François Mitterrand, alors ministre d'Etat, pour proposer un plan de réformes auxquelles les colons sont hostiles. En 1955, Edgar Faure résout partiellement le conflit en établissant, en mai, les conventions franco-tunisiennes qui accordent l'autonomie interne à la Tunisie et en libérant Habib Bourguiba. Dans le même esprit, il forme au Maroc, suite à la conférence d'Aix-les-Bains, un Conseil du Trône présidé par Mohammed V, de retour d'exil en novembre 1955. A contrario, c'est aussi sous sa législature que le conflit algérien dégénère en guerre civile. Les massacres du Constantinois du 21 août 1955 accentuent l'antinomie entre les communautés. Edgar Faure y répond en envoyant des troupes supplémentaires et en déclarant l'état d'urgence.
Il est élu à l'Académie française , le 8 juin 1978, au fauteuil d'André François-Poncet et est reçu sous la coupole le 25 janvier 1979 par le Duc de Castries. C'est l'homme de culture et de tradition républicaine qui est admis à siéger dans le cénacle des Immortels. Porteur d'une vision de l'histoire, il présente, à la suite de la loi du 7 mai 1946 votée par l'Assemblée du Gouvernement provisoire, une proposition de loi (20 avril 1948) visant à commémorer à date fixe le 8 mai 1945 afin de répondre au souhait des associations de déportés et d'anciens combattants de voir la victoire célébrée à son jour anniversaire. Ministre de l'Education nationale après les événements de mai 1968, il répond aux revendications estudiantines par une loi d'orientation sur l'enseignement supérieur, dite "Loi Faure". Le texte qui parait au Journal Officiel le 13 novembre 1968, institue la participation de l'Etat dans l'Université.
Il envisage un temps de se présenter à l'élection présidentielle de 1969, mais après accord avec Pompidou, y renonce.
Sous la présidence de Georges Pompidou, il se vit attribuer dès 1972 le poste de ministre d'État, ministre des Affaires sociales, un poste que lui confia le nouveau premier ministre Pierre Messmer.
A ce titre, il proposa et obtint en particulier la généralisation de la retraite complémentaire.
En 1973, après les élections législatives, il devint président de l'Assemblée nationale. Ce fut le dernier poste d'envergure nationale qu'il occupa.
En 1974, il présenta brièvement sa candidature à l'élection présidentielle après la mort de Georges Pompidou et malgré les candidatures concurrentes de Jacques Chaban-Delmas (déclaré juste avant lui) et Valéry Giscard d'Estaing (juste après), arguant du fait qu'il était à la fois centriste et gaulliste de l’UDR (donc à même d'être le meilleur rassembleur de la majorité de l'époque), ce qui fit dire à Olivier Guichard : « L'UDR a deux candidats dont l'un est gaulliste. » Peu soutenu, il n'insista pas et sa candidature avorta. Il gardera toujours une amertume de n'avoir pu accéder à la fonction suprême de la Vème république.
En 1975, il souhaita un temps réorganiser politiquement le centre et vouloir être le Chirac du centre. En 1977, il adhéra à nouveau au parti radical et se présenta à sa présidence contre Jean-Jacques Servan-Schreiber. Mais c'est ce dernier qui fut élu. Cette même année il perdit son épouse. Femme de lettres, éditrice de revue, Lucie Faure occupait une place importante auprès de lui et dans sa réflexion politique.
Edgar Faure décédé le 30 mars 1988 fut enterré au cimetière de Passy à Paris.
Certains politologues résument sa carrière ainsi : point fort : Une longue carrière. Point faible : n’a pas choisi son camp.

Citations
Edgar Faure était un grand aphoriste de la politique française, après Henri Queuille. Il a dit :
« Je suis un dogmatique de l'anti-dogmatisme. »
« Ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent. »
« L'immobilisme est en marche, et rien ne pourra l'arrêter. »
« Chez moi, quand on tue le cochon, tout le monde est content ! sauf le cochon »
« On ne vit en fait que pour quelques instants, intenses et privilégiés, le reste du temps on attend ces moments-là. »
« Les prévisions constituent un art difficile, surtout quand elles portent sur l'avenir »
« L'impôt appauvrit l'ignorant mais enrichit le connaisseur »

On lui doit :
Pascal : le procès des provinciales, Firmin Didot, 1930
Le pétrole dans la paix et dans la guerre, Nouvelle revue critique, 1938
Le serpent et la tortue (les problèmes de la Chine populaire), Juillard, 1957
La disgrâce de Turgot, Gallimard, 1961
La capitation de Dioclétien, Sirey, 1961
Prévoir le présent, Gallimard, 1966
L'éducation nationale et la participation, Plon, 1968
Philosophie d'une réforme, Plon, 1969
L'âme du combat, Fayard, 1969
Ce que je crois, Grasset, 1971
Pour un nouveau contrat social, Seuil, 1973
Au-delà du dialogue avec Philippe Sollers, Balland, 1977
La banqueroute de Law, Gallimard, 1977
La philosophie de Karl Popper et la société politique d'ouverture, Firmin Didot, 1981
Mémoires I, « Avoir toujours raison, c'est un grand tort », Plon, 1982
Mémoires II, « Si tel doit être mon destin ce soir », Plon, 1984
Discours prononcé pour la réception de Léopold Senghor à l’Académie française le 29 mars 1983.

Mandat local
1947-1970 : Maire de Port-Lesney (Jura).
1949-1967 : Président du Conseil général du Jura.
1955-1967 : Conseiller Général du canton de Villers-Farlay (Jura)
1967-1979 : Conseiller général du canton de Pontarlier (Doubs).
1971-1978 : Maire de Pontarlier.
1983-1988 : Maire de Port-Lesney.
Mandat de député
1946-1958 : Député radical-socialiste du Jura
1967-1980 : Député du Doubs
1973-1978 : Président de l’assemblée nationale
Mandat régional
1974-1981: Président du Conseil régional de Franche-Comté.
1982-1988 : Président du Conseil régional de Franche-Comté.
Mandat de Sénateur
Avril 1959-février 1966 : Sénateur du Jura inscrit au groupe de la Gauche Démocratique.
1980-1988 : Sénateur du Doubs
Fonctions gouvernementales
Secrétaire d'État aux Finances du gouvernement Henri Queuille (du 13 février au 28 octobre 1949)
Secrétaire d'État aux Finances du gouvernement Georges Bidault (du 29 octobre 1949 au 2 juillet 1950)
Ministre du Budget du gouvernement Henri Queuille (du 2 au 12 juillet 1950)
Ministre du Budget du gouvernement Henri Queuille (du 12 juillet 1950 au 10 mars 1951)
Ministre du Budget du gouvernement Henri Queuille (du 10 mars au 11 août 1951)
Ministre de la Justice du gouvernement René Pleven (du 11 août 1951 au 20 janvier 1952)
Président du Conseil, Ministre des Finances (du 20 janvier au 8 mars 1952)
Ministre des Finances et des Affaires économiques des gouvernements Joseph Laniel (du 28 juin 1953 au 18 juin 1954)
Ministre des Finances, des Affaires économiques et du Plan du gouvernement Pierre Mendès France (du 18 juin 1954 au 20 janvier 1955)
Ministre des Affaires étrangères du gouvernement Pierre Mendès France (du 20 janvier au 23 février 1955)
Président du Conseil (du 23 février 1955 au 1er février 1956), Ministre de l'Intérieur (par intérim, du 1er décembre 1955 au 1er février 1956)
Ministre des Finances, des Affaires économiques et du Plan du gouvernement Pierre Pflimlin (du 14 mai au 1er juin 1958)
Ministre de l'agriculture du gouvernement Georges Pompipou (du 8 janvier 1966 au 6 avril 1967) Ministre de l'agriculture du gouvernement Georges Pompidou (du 6 avril 1967 au 31 mai 1968) Ministre de l'agriculture du gouvernement Georges Pompipou (du 31 mai au 10 juillet 1968) Ministre de l’Éducation nationale du gouvernement Maurice Couve de Murville (du 12 juillet 1968 au 20 juin 1969).
Ministre d’État, chargé des Affaires sociales du gouvernement Pierre Messmer (du 6 juillet 1972 au 2 avril 1973).
Représentant à l'Assemblée des communautés européennes de 1979 à 1984.
source : Internet
Paul Sasso