UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Un agriculteur de mérite : Denis-François Brune (1762-1839)


Le 29 mars 1762 naissait à Souvans, Denis-François Brune. Sa famille, une des plus anciennes de la contrée, était une famille de commerçants et d’agriculteurs aisés et considérés.

La jeunesse de Brune et ses débuts dans la culture.
Denis-François fut mis au collège tenu par les Jésuites à Dole ; il y fit de brillantes études. Bien que d’un tempérament un peu faible, il avait l’esprit vif, l’intelligence lucide et remportait tous les premiers prix à la fin de l’année scolaire. Son père fondait sur lui de grandes espérances et le voyait déjà faire une grande carrière dans le barreau auquel il le destinait. Mais Denis-François ne voulut pas continuer ses études et il rentra à Souvans où il aida son père dans l’exploitation de son domaine. Il avait à peine vingt ans que son père mourut et se trouva ainsi seul à régir toute la succession. Cela dura six ans. Au mois de juin 1790, Brune fut élu par ses concitoyens au Directoire du département. Il remplit ses fonctions dans des moments difficiles et sous le régime de Robespierre, il fut mis hors la loi par le décret de la Convention. Il dut s’expatrier ainsi que ses collègues frappés comme lui ; il ne rentra en France qu’après le 9 thermidor et lorsque la loi de proscription eut été rapportée.

Brune vient se fixer à Dole, puis à Paris et se lance dans les affaires.
En 1794, il vint s’établir à Dole où il fit partie presque aussitôt du Conseil municipal. Au mois de mars 1797, il partit à Paris sur les instances de plusieurs de ses amis. Il devait y rester quinze ans. Il se lança dans les affaires, les entreprises publiques et bientôt il acheta les forges de Sorel en Normandie où il put déployer son activité. Cette exploitation ne lui suffisait plus, il se mit à la tête d’une maison de banque. Il vécut alors une vie brillante. Son salon devint le rendez-vous des célébrités de l’époque et fut honoré plusieurs fois de la présence du premier Consul.

Pour se consacrer plus aisément à la satisfaction de ses goûts, il prit un associé pour s’occuper de ses nombreuses affaires. Mais en 1810, l’associé disparut avec la caisse, brûlant tous les registres et papiers. Ce fut la ruine. Brune surmonta dignement ce coup terrible. D’ailleurs tout le monde conserva son estime à celui dont la vie fut toujours probe et intègre et qu’un escroc venait de dépouiller. L’empereur lui-même vint lui témoigner sa confiance et lui offrit le poste de préfet du Cantal. Mais il refusa : « Sire, mes enfants ont été élevés au milieu d’un grand luxe, il faut qu’ils apprennent aujourd’hui à vivre très modestement. J’ai l’intention de me retirer à la campagne et d’y faire valoir les quelques terres qui me restent non sans espoir de me rendre encore utile à mes concitoyens ».

Il resta également insensible aux sollicitations de Joseph Bonaparte qui l’appelait à Naples et lui offrait l’intendance de la Calabre. Ainsi donc, faisant preuve d’une force d’âme peu commune, il dit adieu à ses ambitions, aux grandeurs, à la vie luxueuse qu’il avait connues à Paris pour revenir dans son petit village du Jura reprendre, sur le retour de l’âge, la charrue qu’autrefois il avait déjà dirigée dans ses premières années. Mais avant de quitter la capitale, il prit soin de liquider ses dettes, ce qui lui demanda plus d’une année.

Brune rentre à Souvans et se voue à l’agriculture
C’est en 1811, après vingt et un ans d’absence que Brune rentra à Souvans. Dans quel état retrouva-t-il l’ancienne maison de ses parents ? Quel dut être le serrement de cœur de cet homme aux manières élégantes, aux goûts artistiques qui, quittant son bel hôtel de la rue Caumartin, retrouvait une maison délabrée.
Mais sa résolution était prise et avec l’âme et l’énergie d’un stoïque, il reprit une vie effacée et obscure ne s’accordant que le simple nécessaire, décidé avant toute chose à continuer l’éducation de ses enfants, à travailler sans relâche, et au fur et à mesure de la cessation d’un bail, se mettre lui-même à cultiver ses terres. L’état dans lequel il trouvait la culture sur le territoire de Souvans était des plus médiocre. Et de fait, la plupart des habitants vivaient dans la pauvreté.

Il résolut alors de prêcher d’exemple et d’appliquer les meilleures méthodes culturales, prouvant à ses concitoyens qu’en abandonnant les vieilles routines et qu’en adoptant un autre système de culture, leur sort s’améliorerait rapidement. Il lutta surtout pour faire disparaître le funeste assolement biennal (deux années de céréales et une en jachère) qui laissait la moitié des terrains incultes, et pour faire adopter l’assolement quadriennal, avec l’utilisation de la prairie artificielle. Sa nouvelle méthode d’assolement qui supprimait les jachères fut regardée d’abord avec scepticisme et raillerie. On lui prédisait qu’il courait à la ruine. Pratiquant l’usage des prairies artificielles, il fit aussi des essais sur les amendements par l’utilisation du plâtre.

En 1814, Brune fit sa première récolte des blés semés sur les trèfles plâtrés et fauchés en 1813. Leur beauté, leur produit qui surpassait du double ceux qui avaient été semés sur jachère firent bientôt ouvrir les yeux aux moins incrédules. Mais les récoltes que Brune fit en 1816 et qui n’étaient que très peu inférieures à celles des autres années, malgré l’intempérie de la saison, convainquirent ses voisins de l’excellence de ses procédés et se mirent à l’imiter.

On vint bientôt lui demander des conseils et pour satisfaire aux demandes, venues même de communes environnantes, il fit imprimer à Dole en 1818 une lettre « lettre ou précis sur l’art de bien cultiver ses champs ».
Depuis cette époque la culture fut tout à fait changée à Souvans. En quinze ans les ressources des cultivateurs se sont améliorées ; fermiers et laboureurs ont retrouvé l’aisance ; les productions des céréales ont doublé et la masse des fourrages quadruplé ; le nombre des bestiaux a triplé, leur valeur également ; les chevaux devenus plus nombreux et de meilleure forme ; enfin la population s’est accrue de plus d’un tiers.

Brune perfectionna aussi la charrue au point que deux hommes et quatre chevaux pouvaient faire autant d’ouvrage en un jour que quatre hommes et douze chevaux pouvaient en faire autrefois dans le défrichement des prairies. Ce sont de telles améliorations reconnues et constatées par Bosc de la Société Royale d’Agriculture de Paris, venu visiter en septembre 1822 la commune de Souvans et l’exploitation du domaine de Brune, qui lui dit décerner le 6 avril 1823 par cette société sa plus haute récompense : la grande médaille d’or et les deux volumes d’Olivier de Serres. Cette transformation de la vie et de la culture dans ce village de Souvans où la terre payait si bien les pratiques enseignées par Brune, fut une des plus grandes joies de cet agronome modeste et habile. Les villages voisins imitèrent ce qui réussissait si bien ; des visiteurs venaient de loin se rendre compte des améliorations apportées.

Brune s’est intéressé aussi aux arts et aux lettres
Brune s’intéressa également aux lettres et aux arts, pour lesquels il avait des aptitudes marquées. C’est durant son séjour à Paris qu’il publia son roman « Virginie de Beaufort ou douze années d’une femme de 25 ans » qui était terminé par plusieurs pièces de vers (1809). Il commença aussi des « Contes à Lucile » qui restèrent inachevés. Il avait déjà auparavant offert au Directoire du département du Jura qui en avait ordonné l’impression, un mémoire dans lequel il présentait quelques réflexions sur les contributions et leur recouvrement, sur la régie des salines et des forêts domaniales et sur la nécessité d’établir au moins un dépôt de mendicité dans chaque département.
Brune goûtait également les arts, et son fils Adolphe né en 1802 fut un peintre renommé. C’est le 19 mai 1839 que mourait cet éminent agriculteur, homme de bien, dont toute la vie fut consacrée à l’étude, au labeur et à l’enrichissement, par ses heureuses et intelligentes innovations, de sa contrée natale. Il fut maire de Souvans et conseiller général pour l’arrondissement de Dole.

Félix Broutet
Canard n° 79, été 2006