UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Métiers d'autrefois - Les batteurs en grange

D’une année à l’autre, les cultivateurs d’autrefois retenaient leurs batteurs en grange, qui travaillaient tous les jours, sauf le dimanche, de la Toussaint à Noël. Plus le gerbier avait d’importance, plus on demandait
d’ouvriers.
Les fermiers moyens se contentaient d’une équipe de quatre hommes, mais les gros employaient simultanément deux à trois équipes. D’ailleurs, quel que fût le nombre des bras occupés, de deux heures à onze heures du matin,
toutes les granges du village retentissaient du bruit des fléaux.
Pour gagner douze sous par jour, ces hommes n’hésitaient pas à se lever à la nuit
noire. Ils n’avaient même qu’une crainte, celle de s’éveiller trop tard … au point que les ouvriers de la même brigade désignaient à tour de rôle l’un d’entre eux, le poulet , chargé d’arracher ses compagnons au sommeil en
sifflant sous leur fenêtre.
Dans le brouillard glacé ou sous la lune froide, les groupes se croisaient, échangeant un bonjour joyeux, se taquinant au passage, mais sans s’attarder, se dirigeant en hâte vers leur travail respectif.
On entendait bientôt, dans toutes les cours, le bruit des gros sabots marchant à pas pressés. Les hommes entraient par la cuisine ou par l’écurie dans la grange aux grandes portes closes, et, pendant quelques secondes,
reconnaissaient les aîtres à la lueur fumeuse de l’antique lampe à huile, lampe plate placée dans le creux d’une poutre et dont la mèche fumeuse noircissait le bois dur.
En raison du gros effort exigé par leur besogne, ils enlevaient leur tricot de laine, ne gardant sur leurs épaules que leur épaisse chemise de toile de chanvre. Mais pour rien au monde, ils n’auraient quitté leur bonnet de
coton à longue pointe, au pompon fourni, qui semblait à chaque mouvement esquisser au milieu du dos le prélude comique d’une danse malicieuse.
Puis, chacun d’eux allait prendre son fléau ; après quoi, groupés par quatre, ils entamaient leur tâche. Ils avaient pris soin, la veille, de préparer le lit, c’est-à-dire de délier et d’étendre sur l’aire vingt à vingt-
cinq gerbes disposées de façon que toute la couche superficielle ne présentât que des épis.
En une cadence parfaite, les fléaux s’abattaient les uns après les autres, et leur rythme était à la fois si régulier et si sûr qu’un chef d’orchestre invisible semblait présider à l’exécution de ce concert rustique. Au
début du travail, les coups, très amortis par les épis pleins, retentissaient sourdement. Puis, au fur et à mesure que les grains s’échappaient, le fléau, renvoyé plus brutalement, rendait un son plus net et plus fort.
« Cela avance » disait la ménagère, quand les vibrations plus courtes et plus violentes faisaient tinter jusque dans sa cuisine les couvercles de ses casseroles. Et elle activait le feu pour préparer le petit déjeuner, que
les ouvriers prenaient vers six heures. Puis elle disposait les écuelles sur la table pendant que les gaudes mitonnaient dans la grande casserole de terre, prêtes à être servies toutes brûlantes aux travailleurs dès qu’ils
franchiraient le seuil séparant la grange de la cuisine. Ils arrivaient bientôt, s’asseyant devant la bouillie dorée et fumante, qu’ils refroidissaient en la recouvrant d’une couche de lait pris à même un pot qui passait à
la ronde.
Ce premier repas était généralement silencieux ; les hommes l’absorbaient rapidement, dans leur hâte de reprendre la besogne. La dernière cuillerée avalée, ils retournaient à la grange, secouaient la paille, ramassaient le
grain. Puis, tandis que les uns mettaient la paille en bottes et la montaient au grenier, les autres, au vent frais du matin, secouaient le blé dans un large van pour procéder ensuite à la mise en sacs. Après quoi, tous
recommençaient la préparation d’une nouvelle airée, et la musique des fléaux reprenait.
Qui n’a pas entendu, aux matins de l’arrière-automne, ce concert de notes basses retentir à travers tout un village, ignore l’une des émotions musicales à la fois les plus profondes et les plus prenantes. Quel compositeur
de génie nous ressuscitera jamais cette harmonie perdue, dont les oreilles qui en ont été une fois bercées gardent pour toujours le souvenir nostalgique ?

Marguerite Reynier
« Au bon vieux temps »