UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Histoire - Aller en champ les vaches


En ce temps-là les vacances d’été duraient trois mois et la rentrée avait lieu les premiers jours d’octobre.
D’office nous étions requis pour aller en champ les vaches.
La plupart du temps, on partait pour la journée avec un bon bâton à la main. Dans notre musette il y avait du papier journal et des allumettes pour allumer un feu, du pain, des pommes-de-terre (crues), du lard, de la
saucisse de ménage, du comté (on disait alors gruyère) ; et pour le quatre-heures : des pommes, du pain d’épices, du chocolat. Les jours où le temps était incertain, on ajoutait une pèlerine. Car il n’y avait pas que des
moments idylliques lors de la garde du troupeau. C’était vrai lorsque le soleil était de la partie. Mais il faut se souvenir que nous y allions par tous les temps, qu’il vente ou qu’il pleuve. Lorsque la pluie était au
rendez-vous, avec nos sabots et notre pèlerine noire nous poussions devant nous des vaches récalcitrantes, elles aussi pas si emballées que ça de quitter leur étable douillette.
Pour autant qu’il m’en souvienne, il y avait toujours une meneuse, souvent une ancienne : c’est elle qui portait la plus grosse campaine. Automatiquement elle prenait la tête du troupeau. La nôtre s’appelait Muguette.
Heureusement elle était de bonne composition et ne m’a pas fait courir trop souvent. Nous n’avions pas de chien et la bergère que j’étais devait conduire les vaches et surtout arrêter le troupeau là où il avait été décidé
de le faire paître.
Les belles journées de septembre au bord de la Larine nous offraient des moments inoubliables, surtout quand les vaches se tenaient tranquilles, trouvant à paître sans avoir envie d’aller voir plus loin, par exemple les
champs de maïs ou de betteraves voisins ! Les filles allumaient un feu avec du bois mort, faisaient cuire des pommes de terre sous la cendre chaude : l’atavisme de la femme aux fourneaux ! Les garçons, eux, en même temps
que des projets d’avenir, échafaudaient des cabanes rudimentaires.
Tu te souviens du bruit de l’herbe cédant sous la langue de la vache qui broute dans le bourdonnement des mouches, le sifflement des queues, le clapotement des bouses qui tombent ; de la rumination d’une vache, de sa
rêverie digestive, de son œil si doux, de son souffle, de ses toux, de sa rumination pensive.
Garder une vache, c’était aussi prévoir son grain de « folie » qui la faisait soudain, sans raison, courir endiablée, la corne en avant. Et là il n’y avait pas grand chose à faire à part attendre que, d’elle-même, elle
arrête sa crise d’égarement. Souvent ce genre de conduite présageait l’orage.
De temps à autre les troupeaux se mélangeaient entre eux et il n’était pas facile de récupérer vaches et g’nisses pour le retour. Tout jeunes que nous étions alors, nous savions très bien les reconnaître et les ramener à
bon port. Malgré la difficulté que toutes étaient de la race des Montbéliardes, puisque leur lait était transformé en comté par la fruitière du village, et que les autres races étaient exclues.
Alors le retour se faisait, plus lentement qu’à l’aller, les bêtes étaient fatiguées. Leurs pis gonflés de lait ballottaient de droite, de gauche. Certaines avaient mal aux pieds et cherchaient le moelleux du talus. Les
campaines, chacune reconnaissable par le propriétaire du troupeau, de loin signalaient à mes parents que les vaches allaient bientôt regagner l’étable qu’on appelait l’écurie.
 
Colette Foisy