UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Histoire - L’abbaye des Dames d’Ounans


Qui, à Ounans se souvient de l’existence d’un monastère de femmes, semblable au monastère d’hommes établi à Rosières, sur la commune actuelle et voisine de La Ferté, de l’autre côté de la Forêt de Clairvans ? Existe-t-il des vestiges qui attestent encore de sa présence sur le territoire du village ?

Une abbaye tombée dans l’oubli
Contrairement à sa voisine l’abbaye cistercienne de Rosières (une des quatre abbayes-filles du premier monastère fondé par St Bernard à Citeaux) l’abbaye cistercienne de moniales à Ounans est très mal connue ; le transfert définitif de la communauté à Dole en 1595 en est partiellement responsable car tous les documents ont suivi les moniales. Mais la Loue est aussi responsable de cette méconnaissance car les divagations de la rivière et surtout ses crues destructrices sont la cause de grandes difficultés matérielles dès l’installation du monastère ; on peut dire que la Loue a nui gravement au développement et donc au rayonnement spirituel de l’abbaye.
Les habitants du village avaient déjà très largement perdu le souvenir de l’abbaye lorsque, dans les année 1840-1880, les érudits régionalistes bien documentés (Monnier, Rousset, Marquiset si souvent pillés et non cités par des chroniqueurs plus récents) se sont intéressé à l’histoire locale et ont enquêté sur place : l’emplacement médiéval du monastère semble tombé dans l’oubli depuis fort longtemps ; A. Rousset le situe très vaguement sur le finage de la commune homonyme, à mi-chemin entre Dole et Salins.
Récemment, un jeune chercheur universitaire travaillant sur les archives des abbayes cisterciennes de femmes dans le comté de Bourgogne (future Franche-Comté) a su déceler et a étudié une centaine de documents antérieurs à 1520 qui se rapportent à la vie du monastère d’Ounans. Cette nouvelle documentation nous apprend qu’un problème lancinant a préoccupé les religieuses et les autorités ecclésiastiques pendant un demi-siècle : le déplacement indispensable de l’abbaye. En effet, des textes des années 1450 à 1520 indiquent que les responsables spirituels (l’archevêque de Besançon, l’abbé de Citeaux) invitent les fidèles du Val d’Amour à contribuer financièrement à la reconstruction de l’église ou engagent l’abbesse à trouver les moyens convenables pour « garder l’église qu’elle ne soit dommagée et périllée des eaux », A plusieurs reprises les responsables civils du patrimoine monastique, successeurs des donateurs qui avaient participé à la fondation de l’abbaye, en particulier les comtes de Bourgogne (Philippe le Bon en 1461 et Marguerite d’Autriche en 1520) ont autorisé et encouragé le déplacement des bâtiments conventuels et de l’église.
On savait donc depuis longtemps que l’abbaye « étoit auparavant …près de la rivière de Louë qui, par son impétuosité et ses fresquens débordements cause encore bien du dommage et, qui ayant miné peu à peu le terrain vint enfin jusques aux murs et les menacea d’une prochaine et inévitable ruine, c’est ce qui obligea de transporter les batimens dans un lieu plus éloigné de cette dangereuse voisine et inaccessible à la fureur de ses ondes » (récit de la religieuse Adrienne-Madeleine Dusillet, manuscrit n° 333 de la bibliothèque de Dole). La gravité du problème semble s’accroître au fil des ans ; de plus, le nouvel emplacement doit répondre à des critères rigoureux : à l’abri de toutes inondations, dans une situation isolée indispensable selon la règle monastique, sur un terrain exonéré de tous droits seigneuriaux et enfin situé sur le même finage d’Ounans…
Poussant son enquête jusqu’au bout , à l’aide de cartes anciennes et des cadastres, le jeune historien a recherché les localisations des deux abbayes successives

Les textes, les toponymes, l’enquête sur le terrain
Sur la carte dite de Cassini, dessinée et imprimée à la fin du 18ème ou au tout début du 19ème siècle on peut lire : « vieille abbaye d’Ounans ». Quant au cadastre napoléonien de la commune daté de 1811, il conserve le souvenir du monastère avec trois toponymes :
- Champs sous l’abbaye et Contours sous l’abbaye , tous deux situés au pied d’un talus qui marque le rebord de la terrasse naturelle limitant, côté Sud, le lit majeur de la Loue, occupée par les bois et autrefois grignotée par les défrichements qu’on appelait Herbues.
- L’Enclos des Dames qui occupe une sorte de clairière sur la même terrasse, au sud-ouest du village.
Aucun vestige au sol ne rappelle l’existence de constructions mais selon certaines sources écrites un bâtiment et une chapelle ont existé sur cet emplacement au moins jusqu’au XVIIIème siècle. La tradition orale s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui pour y situer l’abbaye.
Guidé par la description de Rousset et le cadastre de 1811, un jeune chercheur a réussi à localiser l’Enclos des Dames et, sur le terrain, les éléments caractéristiques d’une installation monastique très modeste. Utilisés aujourd’hui comme pâtures, les lieux ont l’aspect d’une clairière encastrée dans la forêt communale et installée de part et d’autre d’un vallon qui échancre la terrasse du Bois des Herbues. La clairière a la forme d’un quadrilatère dont trois côtés sont précisément délimités, au Sud par un fossé et par des bornes de pierre toujours en place mais en partie enterrées, encore distinctement numérotées (les chiffres sont caractéristiques des XVIIème ou XVIIIème siècle selon le chercheur). Sur le cadastre de 1811 le côté nord correspond à la base du talus qui sépare plaine cultivée et terrasse boisée.
L’intérieur du quadrilatère ainsi délimité se partage en deux zones naturelles distinctes et d’inégale superficie : à l’ouest le vallon proprement dit drainé par le ruisseau, à l’est la terrasse bordée côté septentrional par le talus boisé qui forme les deux tiers de la parcelle. Plusieurs aménagements complémentaires sont encore décelables sur le terrain :
- une sorte de rampe en pente modérée a été crée dans l’angle nord-est ; encore utilisé de nos jours cet accès est indiqué comme « chemin » sur le cadastre de 1811,
- dans le vallon un bosquet souligne une langue de terre qui trahit la présence d’une ancienne digue barrant le ruisseau et expliquant le caractère aujourd’hui très marécageux de la partie amont : il y a eu là un étang, créé à une époque mal déterminée, destiné sans aucun doute à fournir du poisson au monastère.
Sur la terrasse, à l’abri de toute inondation, l’existence d’un ancien habitat est attestée par la remontée de multiples fragments d’objets en terre cuite (tuiles, poteries) ou en fer (clous) dans les taupinières que les mulots et autres petits rongeurs ne se privent pas d’édifier sans relâche. Ces indices peuvent paraître menus au profane ; ils sont devenus indiscutables au chercheur lorsque celui-ci a eu la chance de découvrir dans les archives une esquisse à la plume, datée de 1747 qui confirme ses présomptions.
Nous n’avons, vous l’avez compris, évoqué que le site de la deuxième installation des Dames sur le territoire d’Ounans, pendant une période éphémère de moins de 75 ans : entre 1520, date de la donation aux religieuses « pour y construire leur nouvelle abbaye, d’un emplacement de douze journaux, quittes de tous droits seigneuriaux » par Catherine de la Guiche veuve de Philippe de Vienne , seigneur de Clervans … et 1595, date du transfert définitif de la communauté des Dames cisterciennes à l’abri des remparts de la ville de Dole pour obéir aux directives du Concile de Trente.

A.M. Bonnefoy
Canard n° 67, printemps 2003