UN CANARD SUR LA LOUE est une revue trimestrielle entièrement réalisée par des bénévoles. Il poursuit son aventure sur le bord de la Loue depuis 25 ans. Tiré à 450 exemplaires, il parle de la vie associative, du patrimoine, de la nature, de l'histoire locale, etc. Ses abonnés sont du Val d'Amour, d'ailleurs et parfois même d'au-delà des océans. Il est pour ses fidèles lecteurs la Vitrine du Val d'Amour. Chaque numéro d’une trentaine de pages paraît à l’arrivée du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver.

Histoire - En 1871, l’occupation allemande à Villers-Farlay


Dans le courant de janvier 1871, les Allemands détachèrent des environs de Paris une armée d’environ 80 000 hommes pour venir prendre à revers l’armée du général Bourbaki1 qui se portait au secours de Belfort.
Elle rencontra à Dijon les troupes de Garibaldi2 , qui ne purent l’arrêter, et arriva à Dole le 21 janvier 1871.
Le 23 janvier, une reconnaissance prussienne, composée d’une centaine d’hommes partie de Mont-sous-Vaudrey, arriva vers 7 heures du soir à Villers-Farlay, occupé par quelques mobilisés du Haut Jura.
La fusillade s’engagea au centre du village, aux abords de la maison commune (mairie), qui porte la trace des balles. Les Allemands craignant de n’être pas en force, rétrogradèrent sur Mont-sous-Vaudrey en emportant deux de leurs blessés dans l’action pendant que, de leur côté, les mobilisés se retiraient sur Mouchard, en abandonnant leurs sacs.

Le lendemain 24, l’armée ennemie était signalée par des hommes que M. Perrot, alors maire de la commune, avait placés au clocher pour surveiller les routes.
Vers 10 heures du matin, l’avant-garde arrivait avec le général Koblenski et son état-major. Elle faisait de suite arrêter M. le Maire qu’elle amena devant le général. Là, un officier lui dit qu’il allait être passé par les armes parce qu’on avait tiré sur la reconnaissance ennemie. M. Perrot lui répondit que comme Maire il n’était responsable que des habitants, mais nullement des soldats français qui, hier, n’avaient fait que leur devoir en défendant le sol de la patrie ; que sa mort ne serait qu’un acte de sauvagerie, indigne d’un peuple civilisé. A quoi l’officier riposta : « Qui me prouve que ce sont des soldats qui ont tiré ? Leurs sacs qui se trouvent encore à la maison commune, lui répondit le Maire ».

On envoya vérifier et sur l’affirmation que les sacs étaient là, l’officier dit : « C’est bien ! mais vous êtes responsable de votre commune ; vous allez vous placer à notre tête jusqu’à la commune voisine et, si l’on nous tire dessus, je vous brûle la cervelle ». Le maire dut donc se placer en tête des troupes ennemies. Mais, parvenu près du champ de foire, il fut assez heureux pour se faire relâcher.
Il était temps ! car quelques minutes après, la fusillade commençait. La veille au soir un train rempli de troupes venant de Lyon à destination de Besançon, était arrivé à Mouchard et n’avait pu continuer son chemin, car la ligne de Besançon venait d’être coupée par les Allemands à Byans. Ces troupes apprenant l’arrivée des ennemis s’étaient portées : une partie sur Cramans, déjà occupé par quelques éclaireurs, et se déployèrent en tirailleurs à travers la plaine du val d’Amour, derrière la rivière de la Larine ; et l’autre partie couvrit le village de Mouchard. C’est avec la première partie de ces troupes que la fusillade venait de s’engager.

A ce moment un nommé Marchal qui sortait de l’audience de la justice de paix, levée à l’arrivée des Prussiens, croyant pouvoir rentrer à Cramans malgré les avis contraires qui lui avaient été donnés, s’était engagé dans la plaine, au pas de course pour arriver plus vite chez lui. Aperçu par les Prussiens qui croyait voir en lui un courrier porteur de dépêches, ils se mirent à sa poursuite en dirigeant une fusillade sur lui. A la fin, il fut atteint et tomba ; mais il se releva et reprit sa course, pendant que les Prussiens de leur côté, reprenaient sa poursuite et continuaient de faire feu sur lui. Il fut alors atteint de nouveau et tomba pour ne plus se relever.

Pendant ce temps, le général Koblenski, qui croyait se trouver en présence de l’avant-garde du général Bourbaki battant en retraite après son échec, fit avancer promptement son artillerie qu’il plaça en un endroit appelé « la Vigne du Mône » dominant la plaine du Val d’Amour et se mit à canonner les soldats français qui harcelaient ses troupes.

L’infanterie allemande se répandit dans la partie haute du village en se dissimulant derrière les maisons, d’où ils expulsèrent les habitants en leur disant de se sauver au bois, qu’il allait y avoir une grande bataille. Ceux-ci obéirent en partie et se retirèrent dans la forêt communale, en chassant devant eux leurs bestiaux et en emportant leurs objets de valeur. Mais les Français, qui n’avaient pas d’artillerie, se replièrent derrière la voie ferrée ; puis, toujours en combattant, se retirèrent sur Mouchard et Salins où ils s’enfermèrent dans les forts qui ne furent pas pris par l’ennemi. Débarrassée de ce côté, l’armée allemande se dirigea sur Mouchard en suivant la route nationale n°72 ; mais de chaque côté de cette route se trouvaient des bois où s’étaient dissimulés quelques gardes forestiers et quelques soldats venant de Mouchard qui dirigèrent sur les ennemis une vive fusillade. Ceux-ci eurent plusieurs hommes tués ou blessés dans cette traversée. Les blessés furent évacués sur Dole et les tués enterrés sur le bord du bois de Cramans.

Un sous-officier tué fut enterré à droite de la route aboutissant sur la mare de Mouchard et ses camarades y placèrent une croix indiquant ses nom et prénoms. Quelques semaines après, une femme, jeune et belle, vêtue de noir vient s’agenouiller sur cette tombe. C’était sans doute la sœur, la fiancée ou l’épouse du malheureux sous-officier.

En arrivant à Mouchard, les Allemands exaspérés à la vue de leurs morts, mirent le village pendant trois heures au pillage et au viol, assommèrent le Curé, le Maire, l’instituteur et d’autres personnes ; puis mirent le feu aux approvisionnements de la gare du chemin de fer et brûlèrent plusieurs centaines de wagons. Pendant plus de huit jours, on vit de Villers-Farlay la lueur de l’incendie et l’on crut, pendant quelque temps, que c’était la ville de Salins qui brûlait.

Pendant toute la journée du 24 janvier, les dernières troupes allemandes défilèrent dans la commune. Au moment où la nuit arriva, celles qui s’y trouvaient prirent leur cantonnement. Leur premier soin fut de placer des sentinelles à l’entrée de tous les chemins sortant de la forêt, de sorte que les malheureux habitants ne purent rentrer chez eux et passèrent la nuit en pleine forêt. Les troupes, que l’on peut évaluer à 5 ou 6 000 hommes, séjournèrent à Villers-Farlay les 24, 25 et 26 janvier. Le 25 au matin, le général fit faire une reconnaissance dans les bois environnants pour s’assurer qu’ils ne renfermaient pas de francs-tireurs et elle y trouva les habitants qui y avaient passé la nuit et qui furent ramenés en troupeaux avec des menaces de mort.

Le maire intervint en leur faveur auprès du chef et les fit mettre en liberté en lui expliquant que c’était l’avant-garde prussienne qui les avait fait partir au bois. Le même jour, les Prussiens se firent remettre les armes qui existaient chez les habitants. Le maire avait eu le soin, la veille, de cacher 30 fusils de la garde nationale sous le plancher de la salle d’audience (plus connu sous le vocable de Justice de Paix jusqu’à récemment), afin de n’avoir pas à les livrer. Il put ainsi les rendre au gouvernement français après la guerre.
Beaucoup d’habitants chez lesquels il fut trouvé quelques cartouches furent inquiétés, mais le maire finit par faire comprendre au général prussien que ces cartouches avaient été perdues par les troupes françaises, lors de leur passage dans la commune.
Depuis lors, jusqu’au 15 juin, le village fut occupé par les troupes allemandes, à l’exception de quelques rares journées. Ce fut une bien triste époque et tous ceux qui avaient l’âge de raison en ont gardé un bien douloureux souvenir.
Les Prussiens étaient les maîtres chez les habitants. Ils couchaient dans les lits, vivaient sur les provisions, chassaient les bestiaux des écuries pour y loger leurs chevaux et se faisaient servir par les habitants qu’ils maltraitaient affreusement. Personne ne sortait de chez soi. Dans les rues, on ne voyait que les soldats ennemis ; la vie ordinaire était suspendue ; il n’y avait plus de transactions, plus de relations. Les cloches mêmes restaient muettes. Défense expresse était faite de les sonner. Bientôt les objets de première nécessité manquèrent : la chandelle, le sucre, le café, le tabac étaient choses introuvables. Des fumeurs incorrigibles en furent réduits à fumer des feuilles de noyer. Les Prussiens eux-mêmes n’étaient pas mieux favorisés sous ce rapport que les habitants, ainsi qu’il résulte de l’anecdote suivante :
Un jour, un officier se présente avec 20 hommes à la mairie où il émet une réquisition de 4 boeufs pour la nourriture des troupes occupant Montigny et les Arsures. Le Maire proteste contre cette demande qu’il trouve exagérée, eu égard à toutes les réquisitions que la commune a eu déjà à fournir et de celles qu’elle fournit journellement aux troupes logées chez elle : « - Croyez bien, Monsieur le Maire lui répondit l’officier, que ce n’est point par plaisir que je viens faire cette réquisition. Depuis 15 jours, nous manquons de tabac et, pour mon compte, j’aimerais mieux 4 cigares que les quatre bœufs que je vous demande. - Eh bien ! lui répondit M. Perrot, déchargez moi de cette réquisition de 4 bœufs et je me charge de vous trouver les 4 cigares.- L’officier réfléchit un moment et dit : - Je ne puis vous décharger complètement, mais donnez moi 2 cigares et je vous décharge de 2 bœufs. Ainsi fut fait. Le maire lui remit 2 cigares d’un sou pour 2 bœufs et pour le surplus lui livra 2 veaux de l’année que l’officier trouva bien petits, mais qu’il accepta cependant, grâce aux cigares.

A un moment donné, nombre d’habitants n’avaient plus de farine, ni pour eux, ni pour les Prussiens logés chez eux. M. Perrot qui, en prévision de l’invasion, avait fait cacher dans un grenier 300 doubles décalitres de blé pour pouvoir, le cas échéant, venir en aide à la population nécessiteuse, fit charger deux voitures de blé qu’il envoya au moulin de Champagne, en les faisant accompagner d’un sauf-conduit délivré par le colonel commandant les troupes du village. Malgré ce sauf conduit, ce blé fut enlevé du moulin par des Prussiens logés à Liesle (Doubs). Dès qu’il fut averti du fait, le maire alla trouver le colonel de Massovi pour l’en informer et lui dire qu’il se trouvait de ce fait dans l’impossibilité de fournir du pain à ses troupes. Immédiatement, le colonel expédia un officier et des soldats à Liesle afin de faire ramener le blé enlevé. Il fut effectivement ramené dans la nuit et les voitures remisées dans la cour de M. Doroz, où le colonel était logé. M. Perrot le fit prendre dès le matin pour en faire la distribution aux nécessiteux.

Par les réquisitions de bestiaux faites de tous côtés, les Prussiens contribuèrent à amener la peste bovine dans le pays.
A Villers-Farlay la maladie se déclara subitement dans deux écuries voisines : chez MM. Julien Maillard et Jean-Baptiste Richardet. Le Maire prit immédiatement des mesures très sévères pour empêcher la propagation de l’épidémie qui heureusement resta circonscrite aux deux écuries contaminées.
Avant l’armistice, la commune subit une réquisition de 25 f par tête, ce qui, pour 800 habitants environ, faisait 20 000 f. Le maire réunit la commission municipale pour lui donner connaissance de cette réclamation exorbitante et lui exposa que son intention était de résister énergiquement. Toutefois, muni d’un sauf conduit, il se rendit à pied à Besançon, avec le maire de Port Lesney, sous prétexte de contracter un emprunt, mais en réalité pour consulter le Préfet du Doubs sur ce qu’il convenait de faire. Ce dernier avait reçu dans la nuit même une circulaire du ministre de l’Intérieur au sujet des réquisitions, de laquelle il résultait que les communes ne devaient aux Allemands que les douzièmes d’impôts échus depuis l’occupation. Muni d’une copie de cette circulaire, le maire revint et versa au colonel la somme de 2 203, 39 f qui était due par la commune pour les douzièmes d’impôts échus et refusa de verser le reste. Pour en obtenir le paiement, le colonel fit arrêter deux otages : MM Doroz et Perrot qui furent enfermés dans la maison commune sous la garde des Prussiens.

Après un internement de quelques jours, le colonel proposa de nouveau au maire de lui signer des billets pour le règlement de la somme de 20 000 f. Mais celui-ci refusa et finalement fut remis en liberté.
Durant l’armistice, alors que le pays était encore occupé par les troupes allemandes, un incident grave faillit avoir pour la commune de terribles conséquences. Le 21 mai 1871, vers 10 heures du soir, un sieur Maillard Jean-Claude, après une discussion avec les Prussiens, en jeta un à terre d’un coup de poing. Le soldat appela au secours et le poste, qui était voisin, accourut, sabre au clair. Ce que voyant, Maillard se saisit d’un fusil caché derrière un buffet et tira deux coups de feu sur les deux premiers soldats qui se présentèrent. Ceux-ci tombèrent grièvement blessés et furent, le lendemain, évacués sur Dole. Dès que l’officier commandant le détachement apprit le fait , il fit cerner la maison et arrêter les personnes, au nombre de dix, qui se trouvaient au moment de l’incident malheureux, à l’exception toutefois de Maillard qui, prudemment, avait pris la fuite. Ensuite, il ordonna de mettre le feu à la maison et de fusiller deux personnes parmi les arrêtés. Le maire, averti de ce qui se passait, accourut et, par ses supplications, parvint à calmer l’officier et obtient l’ajournement de ses menaces. Le lendemain, il partit pour Dole trouver le général en chef et, sur la promesse qu’il ferait son possible pour livrer Maillard, il fut assez heureux pour obtenir l’élargissement de toutes les personnes arrêtées, à l’exception de la femme Maillard. Celle-ci fut, du reste, relâchée quelques jours après, étant à la veille d’accoucher. Maillard ne reparut pas au pays tant que dura l’occupation allemande et cette affaire n’eut pas de suites fâcheuses.
L’occupation allemande qui a duré 143 jours, a coûté à la commune, d’après les états dressés après la libération :

1. Contribution de guerre payés en argent 2 203,39 f
2. Montant des réquisitions avec récépissés 42 231,00 f
3. Pertes occasionnées par incendies ou autre 6 397,50 f
4. Objets enlevés par les Prussiens sans réquisition 15 958,50 f
Total 66 790, 39 f

Si à cette somme l’on ajoutait les frais occasionnés à la commune pour l’habillement et l’équipement de ses mobilisés et des pertes occasionnées pour la nourriture des troupes allemandes, le chiffre total des pertes atteindrait certainement cent mille francs.
Il est juste d’ajouter qu’après l’armistice, les habitants ne fournirent plus rien aux troupes allemandes et que les relations avec ces dernières furent assez courtoises. Un jour un incendie éclata chez MM Butet et Mugnier rue du Château, les soldats allemands apportèrent un concours précieux pour arrêter l’incendie, ce qui permit de préserver la maison voisine. Le lendemain les sous-officiers et les soldats se cotisèrent et apportèrent au maire une somme de plus de cent francs, ainsi que deux chevaux. Il est vrai de dire que ceux-ci provenaient sans doute de réquisitions faites dans quelques communes françaises.
Les soldats allemands étaient en général assez doux ; ils aimaient à se rendre utiles. Il n’était pas rare de les voir scier le bois, faire les jardins et s’occuper avec les habitants des divers travaux de la campagne.
Nous avons vu plus haut que le montant total des pertes occasionnées à la commune par la guerre franco-allemande et l’occupation atteignait un chiffre très élevé. Mais que sont ces dommages, dont on se relève, à côté de la douleur des familles dont les membres ont trouvé la mort sur les champs de bataille ou furent victimes du fléau : Burel Louis-François-Alphonse, Dammon Joseph, Dugois Claude-Antoine, Faivre Xavier, Junod Marcelin, Pequin Auguste, Vauchez Charles ?

1Bourbaki
Charles, général français né à Pau (1816 – 1897), commanda l’Armée de l’Est en 1871. Avec 120 000 hommes, il bat Schmeling le 18/1/1871 à d’Héricourt et le 24/1/1871 à Baume-les-Dames. Le 27 janvier 1871 il tente de se suicider à Besançon. Il est exclu de l’armistice par Jules Favre à cause de ses convictions bonapartistes. Il passe en Suisse avec son armée le 1er février 1871.
2Garibaldi
Guiseppe, patriote italien né à Nice (1807 – 1882). Il lutta pour l’unification de l’Italie. Il combattit pour la France en 1870-1871.